jeudi 25 août 2016

Bel oiseau que l'air exhale

Voici un, disons-le, poème que j'écrivais, que j'adressais, en guise d'adieu, à un beau rêve qui croisa, un instant, ma trajectoire.

*

Bel oiseau que l'air exhale,
rouge coquelicot
comme une aire de pavots,
j'ai reçu le cercle serein de ta course dans l'azur.

De mes doigts, l'accueil détaché
de mon coeur, je l'ai exposé.

De ton trône d'espace, en de larges volumes libres,
tu es descendu.

Fine trajectoire, pointe mobile jusqu'à ma bouche...
jusqu'à mes lèvres, la plume aux lunes de tes yeux
recevant, j'ai cru...
    ô bonheur, ô douceur, sucre dans le vent...
j'ai cru boire le ciel tout entier.

Prend ce maigre tribut, une ode, ce morceau de moi,
je te l'offre.
Disperse-le dans les plis du ciel afin que
toujours
les âmes glissantes
relevant leurs visages
voient

une poussière rose soulever ton aile pure.

**

Est-ce un poème ? Il me semble que oui. Il n'y a aucun décompte, aucune rime. Les seules paramètres syntaxiques sur lesquels je joue sont la ponctuation, l'espacement, et le retour à la ligne, avec cette accent que possède assez couramment la première et dernière position dans le vers.

Il y a des images aussi. Et une plainte.

Cela devrait suffire à en faire un poème. Disons, en vers libre.

Est-ce un beau poème ? Est-ce suffisant ? Est-ce précis ? Est-ce nouveau ou désuet ? Peut-être, voulant viser le simple, le transparent, je n'ai touché que la facilité. Ce n'est pas faute de sincérité cependant!

Mais bon... j'essaierai encore, une prochaine fois.

sd

lundi 22 août 2016

Une lettre de R.M. Rilke

Lorsque l'âme, rétractée autour du centre de douleur, 
se tend comme la peau d'un tambour,
chaque passage, gratuit, transparent, de l'air,
se fait signe, heurt souple, d'une caresse,
se fait appel d'une occasion
de déployer, comme le paon sa vertu,
l'harmonieux bouquet de nos anneaux
qui nous lient, qui nous maintiennent,
qui nous ornent.
sd

L'usage voudrait que je commence par me défendre; d'avoir choisi pour ce billet d'exposer une apparence de prétention: SD s'est-elle tirée elle-même par ses propres cheveux pour s'orner ainsi du haut titre de Poétesse ? J'aimerais, oui, jouir d'un tel privilège : la reconnaissance, la puissance acquise dans les mots, etc. Tous les attributs mondains qui agrémentent le titre.

Mais cela importe peu pour la suite. Je voudrais rapporter ici une lettre de Rainer Maria Rilke, adressée au jeune Franz Xaver Kappus, issue de leur correspondance rassemblée sous le titre de Lettres à un jeune poète - éditions NRF, traduction de Marc B. de Launay.

Je vous le dis tout net, chères lectrices, chers lecteurs, voici une parole qui me frappe, comme le marteau l'enclume, qui m'est crue dans la bouche, et qui, pourtant, me console.

*

Borgeby Gård, Flädie, Suède, le 12 août 1904

Je tiens de nouveau à vous parler un instant, cher Monsieur Kappus, bien que je ne puisse rien dire qui fût de quelque secours, et sois à peine en mesure d'écrire quelque chose d'utile. Vous avez eu de nombreuses et grandes tristesses qui sont passées. Et vous dites que même le fait qu'elles aient passé vous a été pénible et fut débilitant. Mais demandez-vous, je vous en prie, si ces grandes tristesses ne vous ont pas traversé plutôt qu'elles n'ont passé ? Si bien des choses en vous ne se sont pas transformées, si vous-même quelque part, en quelque endroit de votre être, vous n'avez pas changé tandis que vous étiez triste ? Seules sont dangereuses et mauvaises ces tristesses que l'on porte aec soi parmi les gens afin de couvrir leurs propos. Telles des maladies, traitées superficiellement et de manière aberrante, elles ne font que reculer pour faire d'autant plus irruption après une courte rémission; et elles s'accumulent en vous, constituent une forme de vie non vécue, méprisée, gâchée, une forme de vie dont on peut mourir.

S'il nous était possible de voir au-delà des limites où s'étend notre savoir, et encore un peu plus loin au-delà des contreforts de nos intuitions, peut-être alors supporterions-nous nos tristesses avec plus de confiance que nos joies. Elles sont, en effet, ces instants où quelque chose de nouveau a pénétré en nous, quelque chose d'inconnu; nos sentiments font silence alors, obéissant à une gêne effarouchée, tout en nous se rétracte, le silence se fait, et ce qui est nouveau, que personne ne connaît, se tient là, au centre, et se tait.

Je crois que presque toutes nos tristesses sont des moments de tension que nous ressentons comme une paralysie car nous sommes désormais sourds à la vie de nos sentiments devenus étranges. Nous sommes seuls, en effet, face à cette étrangeté qui est entrée en nous; car, pour un temps, tout ce qui nous est familier, tout ce qui est habituel nous est ravi; nous sommes, en effet, au coeur d'une transition où nous ne savons pas nous fixer. C'est aussi la raison pour laquelle la tristesse est passagère : ce qui est nouveau en nous, l'adjuvant de ce que nous étions, est allé jusqu'à notre coeur, a pénétré son lieu le plus intime, mais n'y est pas non plus resté : il a déjà passé dans le sang. Et nous ne savons pas ce c'était. Il serait facile de nous persuader qu'il ne s'est rien passé; mais nous avons pourtant bien changé, comme change une maison où un hôte est entré. Nous sommes incapables de dire qui est entré, nous ne le saurons sans doute jamais, et pourtant bien des signes témoignent du fait que c'est ainsi que l'avenir pénètre en nous pour s'y modifier longtemps avant qu'il n'arrive lui-même. Voilà pourquoi il est si important d'être solitaire et attentif lorsqu'on est triste : l'instant apparemment immobile où, semble-t-il, rien ne se passe, cet instant où l'avenir pénètre en nous est en effet beaucoup plus proche de la vie que cet autre moment arbitraire et patent où l'avenir nous arrive pour ainsi dire de l'extérieur. Plus nous sommes silencieux, patients et disponibles lorsque nous sommes tristes, et plus ce qui est nouveau pénétrera profondément et sûrement en nous, mieux nous le ferons nôtre; il sera d'autant plus notre destin propre, et, plus tard, lorsqu'il se ``produira'' (c'est-à-dire lorsqu'il surgira de nous pour passer aux autres), nous nous sentirons profondément intimes et proches. Et c'est nécessaire. Il est nécessaire - et c'est vers cela que peu à peu doit tendre notre évolution - que nous ne nous heurtions à aucune expérience étrangère, mais que nous ne rencontrions que ce qui, depuis longtemps, nous appartient. Il a déjà fallu repenser tant de conceptions du mouvement qu'on saura peu à peu admettre que ce que nous appelons destin provient des hommes et ne vient pas de l'extérieur. C'est uniquement parce que nombre d'entre eux ne se sont pas imprégnés de leur destin quand il vivait en eux, ne l'ont pas transformé en ce qu'ils sont eux-mêmes, qu'ils n'ont pas su reconnaître ce qui provenait d'eux; cela leur était si étranger que, dans leur crainte confuse, ils ont cru qu'il venait à l'instant de les atteindre car ils juraient n'avoir jamais auparavant rien trouvé de pareil en eux. De même qu'on s'est longtemps abusé à propos du mouvement du soleil, on continue encore de se tromper sur le mouvement de ce qui est à venir. L'avenir est fixem cher monsieur Kappus, mais c'est nous qui nous déplaçons dans l'espace infini.

Comment cela ne nous serait-il pas pénible ?

Et si nous en revenons à parler de la solitude, il sera toujours plus évident que ce n'est là, au fond, rien qu'on puisse choisir ou quitter. Nous sommes solitaires. On peut s'abuser à ce propos, et faire comme s'il n'en était pas ainsi. C'est tout. Mais il est bien préférable de comprendre que nous sommes solitaires, et, justement, de prendre cela pour point de départ. Il arrivera certainement que nous soyons pris de vertige puisque nous sont retirés tous les points sur lesquels notre oeil s'était habitué à prendre repère; plus rien n'est proche désormais, et tout ce qui est lointain est infiniment loin. Celui qui, presque sans préparation ni transition, est transporté d'une pièce familière au sommet d'une haute montagne devrait éprouver quelque chose d'analogue : un sentiment d'insécurité inouïe, le sentiment d'être livré à l'indicible l'anéantirait presque. Il s'imaginerait tomber, ou se croirait propulsé dans l'espace, dispersé en mille morceaux : quel mensonge extraordinaire son cerveau ne devrait-il pas inventer pour rattraper la situation de ses sens, et pour en rendre compte. C'est ainsi que se transforment pour qui devient solitaire toutes les distances, tous les critères. Beaucoup de ces transformations se produisent subitement, et elles ont pour conséquence de faire apparaître, comme chez cet homme soudain transporté au sommet d'une montagne, des représentations insolites et d'étranges sensations qui semblent se développer au-delà du supportable. Mais il est nécessaire que nous fassions aussi cette expérience-là. Il nous faut accepter notre existence aussi loin qu'elle peut aller; tout et même l'inouï doit y être possible.

C'est au fond le seul courage qu'on exige de nous; être courageux face à ce que nous pouvons rencontrer de plus insolite, de plus merveilleux, de plus inexplicable. Que les hommes aient, en ce sens-là, été lâches a infligé un dommage irréparable à la vie; les expériences que l'on désigne sous le nom d'``apparitions'', tout ce qu'on appelle le ``monde des esprits'', la mort, toutes ces choses qui nous sont si proches ont été à ce point en butte à une résistance quotidienne qui les a expulsées de la vie que les sens qui nous eussent permis de les appréhender se sont atrophiés. Sans parler du tout de Dieu. Or la peur de l'inexplicable n'a pas appauvri seulement l'existence de l'individu, elle a également restreint les relations entre les hommes, extraites en quelque sorte du fleuve des virtualités infinies pour être placées sur un coin de rive en friche où il ne se passe rien. Ce n'est pas, en effet, la paresse seule qui est responsable du fait que les rapports humains se répètent sans innovation et de manière si indiciblement monotone; c'est plutôt la crainte d'une quelconque expérience inédite et imprévisible qu'in s'imagine ne pas être de taille à éprouver. Mais seul celui qui est prêt à tout, celui qui n'exclut rien, pas même ce qui est le plus énigmatique, vivra la relation à quelqu'un d'autre comme si elle était quelque chose de vivant, et y jettera même toute son existence. Car si nous nous représentons cette existence individuelle comme une pièce plus ou moins vaste, on constatera que la plupart n'ont appris à connaître qu'un recoin de leur espace, une place devant la fenêtre, un trajet où ils vont et viennent. Ainsi ont-ils le bénéfice d'une certaine sécurité.

Et, pourtant, cette insécurité pleine de danger est combien plus humaine, qui pousse les prisonniers, dans les récits de Poe, à explorer en tâtonnant les formes de leurs effroyables cachots, et à ne pas vouloir esquiver les indicibles terreurs de leur séjour. Mais nous ne sommes pas prisonniers. Ni piège ni chausse-trappe ne sont disposés autour de nous, et il n'y a rien qui soit destiné à nous angoisser ou nous torturer. Nous sommes situés dans la vie qui est l'élément auquel nous correspondons le mieux, et nous sommes, en outre, devenus semblables à cette vie grâce à une adaptation plutimillénaire, au point que, lorsque nous restons immobiles, nous sommes à peine discernables par rapport à tout ce qui nous environne en raison d'un curieux mimétisme. Nous n'avons aucune raison d'éprouver de la méfiance à l'égard de notre monde, car il n'est pas tourné contre nous. S'il recèle des peurs, ce sont nos peurs; des abîmes, ils sont nôtres; présente-t-il des dangers, nous devons tenter de les aimer. Et si seulement nous faisons en sorte que notre vie soit commandée par le principe qui nous enjoint de nous en tenir toujours à ce qui est difficile, ce qui nous semble encore être le plus étranger deviendra bientôt ce qui nous sera le plus familier et le plus cher. Comment pourrions-nous oublier ces vieux mythes qu'on trouve à l'origine de tous les peuples, les mythes où les dragons se transforment en princesse à l'instant crucial; peut-être tous les dragons de notre vie sont-ils des princesses qui n'attendent que le moment de nous voir un jour beaux et courageux. Peut-être tout ce qui est effrayant est-il, au fond, ce qui est désemparé et qui requiert notre aide.

Vous ne pouvez donc, cher monsieur Kappus, vous effrayer de ce qu'une tristesse surgît devant vous, à ce point considérable que vous n'en ayez pas encore vu de semblable; pas plus lorsqu'une inquiétude traverse tous vos agissements et passe sur vos mains comme une alternance de lumière et de nuages. Vous devez alors penser que quelque chose se produit en vous, que la vie ne vous a pas oublié, qu'elle vous tient en main et ne vous laissera pas tomber. Pourquoi voudriez-vous exclure de votre vie une quelconque inquiétude, une quelconque souffrance, une quelconque mélancolie alors que vous ignorez pourtant ce que produisent en vous ces états ? Pourquoi vouloir vous persécuter avec la question de savoir d'où provient tout cela, où tout cela vous mène-t-il ? Puisque vous savez que vous êtes en pleine transition, et que vous ne désirez rien tant que vous transformer. Si quelque processus en vous est morbide, songez alors que la maladie est le moyen par lequel un organisme se débarasse de ce qui lui est étranger; il faut, dans ce cas, simplement l'aider à être malade, à faire en sorte que sa maladie se deeclare et se deeveloppe tout à fait, car c'est ainsi qu'il progresse. En vous, cher monsieur Kappus, il se passe actuellement tant de choses; soyez patient comme un malade, et confiant comme un convalescent, car peut-être êtes-vous l'un et l'autre. Et davantage : vous êtes aussi le médecin qui doit veiller sur lui-même. Or il y a, dans toute maladie, bien des jours où le médecin ne peut rien faire qu'attendre. Et voilà ce que, pour l'essentiel et dans la mesure où vous êtes votre propre médecin, vous devriez faire maintenant.

Ne vous examinez pas trop. Ne tirez pas de trop hâtives conclusions de ce qui vous arrive; laissez-le tout simplement se produire. Autrement, vous en viendrez trop facilement à jeter un regard plein de reproches (c'est-à-dire un regard moral) sur votre passé qui, naturellement, prend part à tout ce qui maintenant vous arrive. Les influences que vous subissez de vos errements, de vos désirs et de vos aspirations de jeune garçon, ne sont cependant pas ce dont vous vous souvenez et que vous condamnez. La condition inhabituelle propre à une enfance solitaire et abandonnée à elle-même est trop difficile, trop complexe, exposée à trop d'influences et en même temps si coupée de tous les liens effectifs de la vie, que lorsque y surgit un vice, il faut se garder de le désigner a priori comme tel. Il est nécessaire d'être en général aussi prudent avec les mots; c'est si souvent à cause du nom donné à un crime qu'une vie se brise, et non à cause de l'acte lui-même, individuel et sans nom, qui fut peut-être, dans cette vie, une nécessité tout à fait déterminée et qu'elle eût pu sans doute assumer sans peine. Et la dépense d'énergie vous semble trop importante simplement parce que vous surestimez la victoire; ce n'est pas elle qui est la ``grande chose'' que vous croyez accomplie bien que vous ayez raison d'éprouver un tel sentiment. Ce qui est ``grand'', c'est le fait qu'il y avait déjà là quelque chose que vous avez pu substituer à ce mensonge, quelque chose de vrai et de réel. Sans cela, votre victoire n'eût été qu'une réaction d'ordre moral sans grande envergure; tandis qu'ainsi elle est devenue une portion de votre vie. Vie à laquelle, cher monsieur Kappus, je pense en formant tant de voeux

Vous rappelez-vous à quel point cette vie a voulu sortir de l'enfance, aspirant aux ``grandes choses'' ? Je constate aujourd'hui que, à partir des grandes choses, elle continue d'aspirer aux plus grandes. C'est pourquoi elle ne cessera pas d'être difficile, mais c'est aussi pourquoi elle ne cessera de croître.

Et si j'ai encore une chose à vous dire, j'ajouterai ceci : ne croyez pas que celui qui cherche à vous réconforter vit sans difficulté parmi les mots simples et tranquilles qui, parfois, vous font du bien. Sa vie est pleine de peine et de tristesse, et reste très en deçà de la vôtre. S'il en était autrement, il n'eût jamais su trouver ces mots.
Votre
Rainer Maria Rilke

lundi 15 août 2016

Quoi faire ?

Ne te laisse pas abattre. Le temps pansera les blessures. Il faut avancer.

Mais il reste une question qui revient sans cesse, comme la Lune autour de la Terre, chaque nuit, invariablement, changeant ses phases, tantôt claires, tantôt sombres. Et maintenant, que dois-je faire ?

Maintenant, c'est-à-dire, à l'instant précis où j'écris. Allongée sur le canapé, il me reste des choses à faire. Ces cartons. Ce travail. C'est pourtant impossible.

C'est donc ça ? La perte du goût des choses ? La lente et certaine dissolution du sel dans ce qui fut mon activité quotidienne ? La diminution des contrastes, le gris qui sourd au coin de l'oeil.

Le soleil a brillé aujourd'hui. La précision de ses rayons n'a pas suffi. Le flou ici-bas est trop épais.

Comme j'aurais voulu qu'elle fut ... je ne sais pas.

Comme j'aurais ... mais la rage, intermittente, siffle au roseau dans ma bouche. Et mon oeil recueille, lucide, la triste raison : tu es blessée, on n'aime pas les gens blessés. Qui peut être séduit par une viande hâchée ?

Et le badinage, les jeux amoureux, etc. j'ai pu confondre la flamme joyeuse, la flamme de surpression intestine. J'ai pourtant aimé ce voile.

Et si l'image était correcte ? Si, le fantasme, le monde, cette silhouette de visage au-dessus d'une mer d'or, bouillonnante, où déteint le soleil, comme un sucre. Si cette vision était elle. Il se pourrait que ce soit elle.

Alors, ce serait ... je ne sais pas ... je provoque, j'espère, et rien ne vient.

sd

mardi 9 août 2016

La chute ou l'image de la mort

Il est une représentation assez courante de, non pas l'instant de mort, mais l'intervalle qui l'entoure : une longue chute. On précise rarement le lieu de cette chute, encore moins sa fin, s'il en est une, ce qui n'est pas dit non plus. Mais la chute est libre. L'âme déchue semble y perdre ses écailles. Il ne resterait presqu'à la fin qu'une minuscule bille de plomb : condensation substancielle de son être.

Mais.

J'ai fouillé la malle de mon enfance. Assez jeune, entre six et dix ans je suppose, assis sur le guidon d'un vélo que mon cousin, ou un autre, conduisait, je tombai, et me fracturai le poignet. On m'emmena aux urgences, et j'eus le bras plâtré pendant quelques semaines.

Est-il possible d'adjoindre à ce souvenir l'image de la mort ? Vélo charriant le mort à venir, mon cousin Charron, et en guise de monnaie pour sa bouche, un bris d'os de mon poignet.

Chose amusante, chose étrange.

SD zombie

La chaussée

Il est possible que je lui ai fait peur. Et comment lui en vouloir ? J'ai jeté mon coeur saignant sur la chaussée, à la vue de tous. J'ai dit :
Regardez, c'est moi qui vous aime par terre.
Il faudra donc rendre cet organe plus présentable ... ou bien l'effacer à coup de talon.

mais ... je reprend cette prière, adressé à qui des ange terrifiants ayant ce droit.

Et pourtant ... ô approche douceur,
ne crains pas la face repoussante de mon naufrage.
frôle, soie brumeuse, la mauve cicatrice à ma poitrine,
gaze légère, silhouette, fine cheville,
rayon, rayon, rayon. pointe précise à l'espérance, au salut. ô approche bonheur. 

Est-ce seulement la crainte qui travaille ? Qui peut distinguer le désaccord ferme et libre d'un rebours pusillanime ? Et quand bien même l'option sans noblesse l'emporterait. À moi, ayant vu l'ignominie sous la peau de mon visage, à moi reviendrait l'épée qui trancherait sa fine clavicule, pour une faute, une pierre qui roule aux épaules de tous ici-bas ?

Le mensonge est dans la voix comme la transparence dans l'air qui circule. On ne ferait pas grand cas de l'azur si sa diaphanéité ne nous offrait pas les images de ses mondes. L'artifice prend à la gorge le chanteur, et du larynx étriqué sort la plainte caverneuse : 

J'ai faim d'aimer.
Ô temps, ô couteau de boucher
Mếlez un autre coeur au mien
Dans la terrine, hachée
lisse, unifiée.

Ainsi est son chant, qui n'est pas le pouls chaotique de son organe. Cet organe là ne parle pas, ne chante pas. Mais que l'air comprimé perce la veine. Le chant jaillit. L'image surgit. Et soudain tous les murs de silence de l'écouter. Écrans récepteurs, qui portez les marques, gardez ces cendres.

Voilà le revers graisseux sous mon visage. Une viande qui parle. Alors quoi ? Je pourrais juger cette si belle âme, sous ces yeux de lune, de n'avoir pas, ou d'avoir trop, dit ? Non.

sd dolorosa

lundi 1 août 2016

Une rencontre

Quelle est donc cette bête étrange qui mit dans ma bouche cette parole oraculaire ?

J'ai fait une rencontre ce matin. Elle a souri. Je lui ai répondu. Par la chute d'un sac d'oranges. Le jus éclaté répandu au sol. Il s'exhale des pensées d'agrumes. Mon visage bleu babille un remerciement. Elle l'accueille à sa nuque découverte. Limite étrange de sa douce chevelure. On y perçoit les jeux et miroirs cachés de rêves échappés dans la forêt. Je suis troublée ...

Il est encore possible que je rétroprojette. Qu'il y ait eu, comme le germe cristallin d'une solution sursaturée, une préformation de mon regard. Être affamée d'aimer ne laisse sans doute rien sans effet.

Et pourtant ... ô approche douceur,
ne crains pas la face repoussante de mon naufrage.
frôle, soie brumeuse, la mauve cicatrice à ma poitrine,
gaze légère, silhouette, fine cheville,
rayon, rayon, rayon. pointe précise à l'espérance, au salut. ô approche bonheur.

s.d.

dimanche 31 juillet 2016

Les Pages Ratées : Jaccottet

Dis encore cela patiemment, plus patiemment
ou avec fureur, mais dis encore,
en défi aux bourreaux, dis cela, essaie,
sous l'étrivière du temps.
                             Espère encore que le dernier cri
du fuyard avant de s'abattre soit tel,
n'étant pas entendu, étant faible, inutile,
qu'il échappe, lui sinon sa nuque,
à l'espace où la balle de la mort ne dévie jamais,
et par une autre oreille que la terre grande ouverte
soit recueilli, plus haut, non pas plus haut,
ailleurs, pas même ailleurs : soit recueilli
peut-être plus bas, comme une eau
qui s'enfonce dans la poussière du jardin,
comme le sang qui se disperse, fourvoyé,
dans l'inconnu.

Dernière chance pour toute victime sans nom :
qu'il y ait, non pas au-delà des collines
ou des nuages, non pas au-dessus du ciel
ni derrière les beaux yeux clairs, ni caché
dans les seins nus, mais on ne sait comment
mêlé au monde que nous traversons,
qu'il y ait, imprégnant ses moindres parcelles,
de cela que la voix ne peut nommer, de cela
que rien ne mesure, afin qu'encore
il soit possible d'aimer la lumière
ou seulement de la comprendre,
ou simplement, encore, de la voir
elle, comme la terre la recueille,
et non pas rien que sa trace de cendre.
 Dis encore cela ..., Philippe Jaccottet

Il a donc fallu, après tout ce qui est arrivé autour, que je rencontrasse Jaccottet au hasard d'une main dans un rayonnage. Quelle surprise! Je vous le dis tout net: celui-là semble maître de la Page Ratée. Il se peut même qu'il en ait fait son commerce. Au point même de piquer ma jalousie, à moi, qui pensais défricher une part de marché nouvelle.

Et pourquoi donc ? Il apparait assez clairement que Jaccottet, comme d'autres avant d'ailleurs, a bien compris que toutes les pages sont ratées. Et que ce geste de la main au-dessus d'un blanc cadavre est fondamentalement incapable de crier.

Toute page est ratée. Comme le cercueil est un lit de noce raté. La cendre est une parole ratée. Pourrait-on encore, par l'accumulation, par la vaporisation, de cendres, de copeaux de bois, par leur dispersion dans l'Alentour, marquer au registre de la Mort, une seule bribe de voix, un seul écho, ou même, au moins, l'acquittement testamentaire que quelque chose fut ? Il n'est peut-être même pas possible de l'espérer.

Et quoi ? Jaccottet, petit sacripan, philoplasme toi-même. Je suis sûre que ce n'est pas crier que tu veux faire. On a déjà dit l'impossibilité de l'anamnèse. Certes. 

Il y avait, pourtant, grand besoin que tu le dises mieux. Chapeau, maître.

Scons Dut, reconnaissante