jeudi 29 septembre 2016

Aubergine

Que je précise, tout de même, que j'ai énormément de mal à assumer le titre de poétesse. Aussi me réfugié-je au moins dans l'exercice patient, zélé comme fayot, de l'écriture formellement adéquate. Je me contenterais volontiers des lauriers fânés, adoubée Versificatrix. Car, au moins, cet exercice, s'il ne déploie aucun talent, affine-t-il au moins l'oeil et l'oreille. Et qui sait, ce travail, comme une gestation, aboutira peut-ếtre à un poème, une image, un seul vers qui mériterait un lot réservé au parking du Temps.

Tenez.
Aubergine, comment es-tu arrivée là ?
Honorable légume à la peau de brume,
Aujourd'hui emoji pour la nuit d'Au-Delà
D'où l'on sort, suifé, lourd, détrempé de bitume.

Mes règles sont : l'alexandrin, soit douze pieds, respectant le plus possible la césure entre les deux hémistiches, avec alternance de rimes masculines et féminines. Et, règle moins formelle, un certain équilibre entre les timbres phonétiques.

Premier problème. Le deuxième vers comporte onze pieds. Pour respecter la métrique, il faut forcer la prononciation "légumeuh-à-la". Ça sonne un peu ridicule, et je pourrais prétendre l'inclure dans la tonalité globalement décalée du poème. Ce serait tricher cependant :)

La correction n'est pas trop difficile. Il suffit de tordre un peu le cou à la grammaire.
Aubergine, comment es-tu arrivé là ?
Honorable légume à l'envers de peau brume,
Aujourd'hui emoji pour la nuit d'Au-Delà
D'où l'on sort, suifé, lourd, détrempé de bitume.
  
Il y a une légère confusion brume/brune qui me permet d'employer brume comme adjectif pour qualifier l'envers de peau. Une ambigüité : brume peut qualifier la peau, ou l'envers de peau. Car qui a déjà ouvert une aubergine a pu constater cette impatience de la chair, comme prête à mousser, à fuir une fois cuite. 

Ou bien, est-ce le légume lui même qui est à l'envers ? Une aubergine inversée pourrait être une pêche, je suppose. 

Il me vient une autre remarque. J'écris honorable. C'est un légume qui mérite les honneurs, notre respect. Mais, puisque je parle des sexes que régit Vénus, vénérable est peut-être plus approprié. C'est un légume que nous devrions aimer, intimement.

Donc.
Aubergine, comment es-tu arrivé là ?
Vénérable légume à l'envers de peau brume,
Aujourd'hui emoji pour la nuit d'Au-Delà
D'où l'on sort, suifé, lourd, détrempé de bitume.

Ça commence à tenir. Mais quid de l'équilibre des timbres ? Je trouve qu'il y a un peu trop de consonnances internes. Ainsi, légume/brume, et aujourd'hui/emoji/nuit.

Autant pour les erreurs et/ou ambigüités précedentes, j'y vois la possibilité d'une certaine unité, autant pour ces résonnances internes, c'est, je crois, simplement un défaut.

Bref, je fais miens tous les dérèglements des sens qui vont dans le sens de plus de hauteur, et rejette comme fautes les autres.

J'espère au moins, chères lectrices, chers lecteurs, que vous vous serez bien amusés :)
sd, tâtillonne

lundi 26 septembre 2016

Chant érotique

Je voudrais écrire quelque chose d'érotique. Je ne pense pas y arriver. Parce que je sens venir, le coup de soc, brutal, du trait d'humour. Rictus contrant Timidité. Oh ! ne viens-je t-y pas de le dire ? Le titre est déjà là.

Poutre Éphémère

Étonnante faiblesse au ventre du poète
au petit corps tremblant, de cire émaculé.
De sa bouche luisant un cor anachorète,
Il chante sous sa peau un Monde cannelé.

Incapable, enchaîné de lauriers à sa lyre,
d'opérer l'ascension la chute au sexe ouvert,
invoque Pan, tout son royaume, peuple satyre,
et le Soleil, le Ciel, enfin, tout l'Univers!

Pour chanter une fesse rose de nuée ...
même pas : une courbe, un seul trait, tourbillon ...
Quel poids ! Quel hommage dis-donc à la ligne ourlée !

évohé ! évohé ! évohé

Effondré l'Olympe, oh non ! ... poète ... couillon : (

SD

Habiter poétiquement le monde (2)

Habiter poétiquement le monde est une formule toujours étrange. Dans ce poste, je l'envisage selon sa connotation mystique. C'est-à-dire, cette disposition qu'aurait le poète à accueillir les leçons cachées dans, comment dire, les signes des choses. Et, disons-le franchement, cette possibilité pour le poète d'établir comme une connexion avec ce qu'il faut peut-être nommer l'ordre divin du monde. Poète prophète.

Cette dimension est manifeste chez Jaccottet, quoique ma formulation ne lui conviendrait sans doute pas, étant trop brutale. Lorsqu'un de ses amis, à peine rencontré, lui demandait
« Mais vous, quelle est votre espérance ? »
 Jaccottet ne sait quoi répondre. Question difficile.  Il tente de saisir son sentiment en poème.

   Poids des pierres, des pensées
   Songes et montagnes
   n'ont pas même balance
   Nous habitons encore un autre monde
   Peut-être l'intervalle
 
Le poète éprouve comme deux ordres de mesures. Le premier, dit-on, serait l'ordre du nombre, « les millions, les milliards d'années ou de kilomètres de la science ». Le second est ce par quoi nous sommes réfractaires au premier, ce par quoi nous éprouvons le sentiment « d'échapper par quelque côté ». Je cite plus longuement.

*
En fait, de toutes mes incertitudes, la moindre (la moins éloignée d'un commencement de foi) est celle que m'a donnée l'expérience poétique; c'est la pensée qu'il y a de l'inconnu, de l'insaisissable, à la source, au foyer même de notre être. Mais je ne puis attribuer à cet inconnu, à cela, aucun des noms dont l'histoire l'a nommé tour à tour. Ne peut-il donc me donner aucune leçon - hors de la poésie où il parle -, aucune directive, dans la conduite de ma vie ?
Réfléchissant à cela, j'en arrive à constater que néanmoins, en tout cas, il m'oriente, du moins dans le sens de la hauteur; puisque je suis tout naturellement conduit à l'entrevoir comme le Plus Haut, et d'une certaine manière, pourquoi pas ? comme on l'a fait depuis l'origine, à le considérer à l'image du ciel...
Alors il me semble avoir fait un pas malgré tout. Quand même je ne pourrais partir d'aucun principe sûr et que mon hésitation se prolongeât indéfiniment, quand même je ne pourrais proposer à mon pas aucun but saisissable, énonçable, je pressens que dans n'importe quelles conditions, à tout moment, en tout domaine et en tout lieu, les actes éclairés par la lumière de ce «ciel» supérieur ne pourraient être «mauvais»; qu'une vie sous ce ciel aurait plus de chances qu'une autre d'être «bonne». Et pour être moins vague, il faudrait ajouter que la lumière qui nous parviendrait de ces hauteurs, par éclaircies, lueurs éparses et combattues, rares éclairs, et non continûment comme on le rêve, prendrait les formes les plus diverses, et non pas seulement celles que lui a imposé telle morale, tel système de pensées, telle croyance. Je l'apercevrais dans le plaisir (jugeant meurtrier celui qu'elle n'attendrait pas), mais aussi, ailleurs, dans le renoncement au plaisir (en vue d'une clarté accrue); dans les oeuvres les plus grandes où elle m'a été d'abord révélée et où je puis aller la retrouver sans cesse, mais aussi dans une simple chanson, pourvu qu'elle fût vraiment naïve; dans l'excès pur, la violence, les refus de quelques-uns, mais non moins, et c'est là que m'auront appris surtout les années, dans la patience, le courage, le sourire d'hommes effacees qui s'oublient et ne s'en prévalent pas, qui endurent avec gaieté, qui rayonnent jusque dans le manque. Sans doute est-on sans cesse forcé d'affronter de nouveau, avec étonnement, avec horreur, la face mauvaise de l'homme; mais sans cesse aussi, dans la vie la plus banale et le domaine le plus borné, on peut rassembler ces autres signes, qui tiennent dans un geste, dans une parole usée faite beaucoup moins pour énoncer quoi que ce soit que pour amorcer un échange, ajouter au strict nécessaire du «commerce» un peu de chaleur gratuite, un peu de grâce : autant de signes presque dérisoires, de gestes essayés à tâtons, comme pour rebâtir inlassablement la maison, refaire aveuglément le jour; autant de sourires grâce auxquels mon ignorance me pèse moins.
J'aimerais bien aller au-delà de ce peu; tirer de ces signes épars une phrase entière qui serait un commandement. Je ne puis. Je me suis prétendu naguère «serviteur du visible». Ce que je fais ressemblerait  plutôt, décidément, au travail du jardinier qui nettoie un jardin, et trop souvent le néglige : la mauvaise herbe du temps...
Où sont les dieux de ce jardin? Quelquefois je me vois pareil, dans mon incertitude, à ces flocons de neige que le vent fait tournoyer, soulève, exalte, lâche, ou à ces oiseaux qui, moitié obéissant au vent, moitié jouant avec lui, offrent à la vue une aile tantôt noire comme la nuit, tantôt miroitante et renvoyant on ne sait quelle lumière.

(On pourrait donc vivre sans espérance définie, mais non pas sans aide, avec la pensée - bien proche de la certitude celle-là - que s'il y a pour l'homme une seule chance, une seule ouverture, elle ne serait pas refusée à celui qui aurait vécu «sous ce ciel».

(La plus haute espérance, ce serait que tout le ciel fût vraiment un regard.)
 Éclaircies, Paysages avec figures absentes - P. Jaccottet

**

Si je devais embrasser une chose que d'aucuns nommeraient foi, ce serait sans doute une foi de cette sorte. Énoncer "Je crois en Dieu" est pour moi trop engageant, comme une couronne que nous offririons du bout des mains et qui nous intime l'ordre de nous tenir droit. J'ai le sentiment que cette formule, exprimée en vérité, pourrait nous embraser. De lumière, comme le vert frais des feuilles de tilleul, espérons-le. Mais de flammes, comme l'huile à la langue des loups, aussi, peut-être. L'exaltation n'est pas un état que je saurais endurer trop longtemps. Et la perspective de ce risque est déjà bien trop vertigineuse pour moi.

Il est possible que, pour ménager ce pauvre corps, il faille tenir le divin à distance. De l'inscrire en filigrane sous le voile du ciel, pour se protéger de ses rayons trop aimants. Et soutenir l'accueil droitement mais aussi rarement que possible.

Que je creuse encore le risque. Quel risque en fait ? L'huile à la langue des loups. Se méfier des images, reconnaître sa faillibilité, discerner, critiquer, etc. voilà ce à quoi nous soumet (nous soumettrait?) la science. Que je prononce "Je crois en Dieu", et aussitôt l'écho "et si ...", et si ceci, et si cela, sempiternel écho, et si c'était faux. Car l'exaltation dans l'huile des images fausses devient fanatisme, une flamme qui aveugle.

***

Ce que Jaccottet ne précise pas est la relation entre, d'une part, la poésie, ou l'expérience poétique, et, d'autre part, la pensée qu'il y a de l'inconnu, de l'insaisissable au foyer de notre être.

Dans ce recueil, Paysages avec figures absentes, nous avons une situation que je trouve emblématique de ce à quoi une expérience poétique peut ressembler. Le poète, seul, au milieu de paysages presque déserts. Et le poète dit les choses de ces paysages. Mais quoi dire ? On peut chanter la beauté, sous sa forme policée - fleurs, lac, ciel, étoiles, etc. -, ou non - cadavres, fleuves de merde, etc.-; on peut exprimer sa joie, sa peine, etc. Il faut employer le format suscitateur, les règles formelles comme l'aiguillon à la croupe de l'étalon.

S'il fallait être dur à l'encontre de Jaccottet, on dirait que cet insaisissable, cet inconnu tapi au foyer de son être, n'est peut-être que l'écho lancinant de la question «Mais quoi dire ?». Terrible marteau du maître contre les têtes enclumées des poètes. Rappel brutal de leur fonction. Poète prophète, poète fonctionnaire...

Et si ce n'était que ça. Et s'il fallait renoncer à marquer l'absence comme présence, aussi infiniment lointaine qu'elle puisse être. Est-ce vraiment si grave que de trouver un réconfort dans une ouate si légère ? Quel fanatisme pourrait en sortir ? au pire, une velléité un peu vaine d'écrire un bout de mot couleur d'oubli.

   Ô bel oeil du ciel oeil profond
   je vois au travers assassine
   l'ombre étoilée de nuit mutine.
   Plus de pluie sur mon coeur tout rond.

Et que dire du ridicule ! Les moulins imaginaires ont les dents qui grincent, et la pesante bedaine du margouillat, alors qu'il crapahute sous la lampe, se répand dodelin ricanant. Le nul, excessivement précautionneux, enfant idiot qui mue en crainte cathédrale sa peur de squelette au placard.

J'exagère. (et je divague en plus - décidément, je manque de contrôle).

Je ne tiendrai pas ce propos à l'encontre de Jaccottet. Je préfère clore ce billet par une image, déjà rencontrée plus haut, et à laquelle j'adhère spécialement.

Où sont les dieux de ce jardin? Quelquefois je me vois pareil, dans mon incertitude, à ces flocons de neige que le vent fait tournoyer, soulève, exalte, lâche, ou à ces oiseaux qui, moitié obéissant au vent, moitié jouant avec lui, offrent à la vue une aile tantôt noire comme la nuit, tantôt miroitante et renvoyant on ne sait quelle lumière.
(me rappelle les mots sortant de la bouche d'Ulysse, pareil à des flocons de neige en hiver. Ulysse, le revenant, ... est-ce toi qui souffle ?)
sd

dimanche 18 septembre 2016

Habiter poétiquement le monde

Je trouve très énigmatique l'invitation à «habiter poétiquement le monde». Et avant même de demander pourquoi nous devrions l'habiter ainsi, je demande plutôt ce que peut bien signifier cette disposition particulière. Je suis sur cette question, pour l'instant, agnostique. Je me contente de noter, au gré de mes lectures, tel ou tel fragment qui, peut-être, illuminerait ce noeud d'un éclat spécifique. Et je crois bien avoir trouvé une pièce de cet ordre chez Jaccottet, dans le recueil intitulé Paysages avec figures absentes. Dans ce recueil, écrit en prose, Jaccottet se fait le Peintre de paysages, ou plutôt, le Passager de ces paysages, ou encore, le Traversé de ces paysages. Paysages frugals. Qui par moment, comme une lumière sous la porte, laisse entrevoir une absence, une échappée.

*
[...] Divers signes, les uns réels comme l'autel aux nymphes, les autres (beaucoup plus nombreux) partiellement ou totalement imaginaires, orientaient ici l'esprit vers un certain point de l'espace et du temps, vers la Grèce, vers l'Antiquité; non pas le moins du monde dans un mouvement d'érudition ou de réflexion abstraite (pas davantage de retour au passé comme à un temps meilleur que le présent, de fuite dans le révolu), ni d'une façon méthodique ou exclusivement rationnelle. La leçon que je devinais cachée dans le monde extérieur ne pouvait être énoncée qu'obscurément, telle qu'elle avait été écoutée : dans l'intérieur de ces lieux était un souffle, ou un murmure, à la fois le plus ancien, le tout ancien, et le plus neuf, le plus frais; déchirant de fraîcheur, déchirant de vieillesse. Je ne croyais pas, est-il besoin de le dire? que les nymphes fussent revenues, ni même qu'elles eussent jamais été visibles; je n'allais pas me mettre à prononcer des prières ou à chanter des hymnes grecs. Simplement, c'était comme si une vérité qui avait parlé plus de deux mille ans avant dans des lieux semblables, sous un ciel assez proche, qui s'était exprimée dans des oeuvres que j'avais pu voir ou lire (et dont l'école, par chance, avait su me communiquer le rayonnement), continuait à parler non plus dans des oeuvres, mais dans des sites, dans une lumière sur ces sites, par une étrange continuité (que certains aspects de l'Histoire nous cachent). Encore était-ce trop préciser; pour être tout à fait exact, je devrais, après avoir évoqué l'image de la Grèce, l'effacer, et ne plus laisser présents que l'Origine, le Fond : puis écarter aussi ces mots; et enfin, revenir à l'herbe, aux pierres, à une fumée qui tourne aujourd'hui dans l'air, et demain aura disparu. [...]
Paysages avec figures absentes
 **

J'ai repris, depuis peu, la lecture de Totalité et Infini, de Lévinas. Je ne suis évidemment pas du tout qualifiée pour me permettre "d'appliquer" l'approche lévinassienne à la poésie de Jaccottet. C'est pourtant ce que je vais faire, car le risque est faible qu'on m'assassine lorsque j'ouvrirai la porte.

Dans cet extrait, le poète semble être un terme d'une certaine relation. Relation avec quoi ? avec qui ? Quelques signes manifestes, des dieux, des nymphes, d'abord. Mais c'est encore trop. Il précise qu'il s'agit d'une leçon. Une parole donc, une parole de maître, mais sans forme précise, sans concept vehiculé. Le poète évoque ensuite l'Origine, le Fond, mais c'est encore trop. Probablement trop totalisant. Et, animé d'une certaine tension, comme pour rester droit, pour éviter un trop violent revêtement par la chape des mots, le poète demande à revenir à l'herbe, aux pierres, à cette fumée qui bientôt aura disparu.

Le poète se fait ici l'exemple d'une certaine attitude. Il succombe presque. Ou plutôt s'agenouille devant cette manifestation que rien dans sa bouche ne peut saisir. Le poète se retire. Il fait comme un pas en arrière, pour attester la distance.

Peut-être, et j'emprunte plus explicitement le vocabulaire de Lévinas, peut-être que ce à quoi le poète fait face n'est pas tant un paysage, mais un Visage. (Ce recueil Paysages avec figures absentes auraient sans doute pu s'intituler Visages avec formes absentes, voire même tout simplement Visages [1].) Et ce mouvement de retrait du poète atteste, peut-être, du respect de la première parole du visage «Tu ne tueras point». Plus encore, ce mouvement atteste la bonté du poète, en ce que, porteur de la responsabilité de ne pas tuer, et libre de le faire, il choisit le maintien face-à-face, attitude de justice et de vérité. Terrible puissance du visage.

Je ne résiste pas à l'envie de citer deux autres extraits du même recueil.

***

Il apparaît aussi, une fois de plus, que la comparaison peut éloigner l'esprit de la vérité, l'énoncé direct la tuer, n'en saisissant que le schéma, le squelette. De sorte que l'on songe à nouveau au détour,  à la saisie, en passant, d'un élément, à propos d'autre chose peut-être; voire à une phrase qui semblerait d'abord sans rapport avec les éléments donnés. C'est-à-dire, non plus à une comparaison entre deux réalités sensibles, concrètes, telles qu'écume et lingerie; plutôt, à une prolongation, à un approfondissement de la chose visible selon son sens obscur et en quelque sorte imminent, à une manière d'orientation; à l'ouverture d'une perspective. La tâche poétique serait donc moins, ici, d'établir un rapport entre deux objets, comme pour le faire au-dessus d'eux scintiller, que de creuser un seul objet, ou un noeud d'objets, dans le sens où ils semblent nous attirer, nous entraîner.
Travaux au lieu-dit l'Étang

****

Qu'est-ce donc que j'aurais voulu dire ? L'émotion (exaltante, purifiante, pénétrant au plus profond) d'entendre, me trouvant au-dessus d'une vaste étendue de terre, de bois, de roche et d'air, les voix d'oiseaux invisibles suspendues en divers points de cette étendue, dans la lumière. Il ne s'agit pas d'un exercice de poésie. Je voudrais comprendre cette espèce de parole. Après quoi (ou même sans l'avoir comprise, ce qui vaudrait peut-être mieux), je serais heureux de la faire rayonner ailleurs, plus loin. Je cherche des mots assez transparents pour ne pas l'offusquer. Je sais par expérience (mais le devinerais aussi bien sans cela) que j'ai touché maintenant cette immédiateté qui est aussi la plus profonde profondeur, cette fragilité qui est la force durable, cette beauté qui ne doit pas être différente de la vérité. Elle est ici et là, distribuée dans le jour, et les mots ne parviennent pas à la saisir, ou s'en écartent, ou l'altèrent. Les images, quelquefois, en éclairent un pan, mais pour laisser les autres obscurs; et l'énoncé direct, le plus simple, quelque chose comme : «l'étendue est peuplée d'oiseaux invisibles qui chantent», ce que l'on rêve d'obtenir, une ligne sans ornements et sans détours, tracée avec modestie, presque naïvement, serait-ce qu'il nous est désormais impossible d'y atteindre ? Il semble qu'il faudrait dormir pour que les mots vinssent tout seuls. Il faudrait qu'ils fussent venus déjà, avant même d'y avoir songé.
   Probablement n'est-ce que moi qui trébuche.
Oiseaux invisibles

*****


Ainsi le poète peut-il soutenir aussi longtemps l'effort du face à face avec ce visage ? Rien n'est moins sûr. Ce retrait n'est jamais si loin de la fuite, c'est-à-dire de l'anéantissement de l'Autre dont il accueille le visage. Il y a comme un air de tragédie ...

Cette fumée qui demain aura disparu.
L'inéluctable meurtre 
par la bouche du poète à peine tue.

sd

[1] Noter que le recueil s'intitule Paysages avec figures absentes et non pas Paysages sans figures. Il y a donc présence d'une certaine figure qui pourtant ne se laisse pas saisir. En ce sens, cette figure est proche du Visage lévinassien.

dimanche 28 août 2016

Les Pages Ratées - Wir sind nur Mund. R.M. Rilke

Frappez-moi ! Car je persiste et creuse encore cette étrange difficulté dans la parole. Déjà avec Jaccottet, aujourd'hui avec Rilke, traduit par Jaccottet.

Commençons.

*

Wir sind nur Mund. Wer singt das ferne Herz,
das heil inmitten aller Dinge weilt ?
Sein großer Schlag ist in uns eingeteilt
in kleine Schläge. Und sein großer Schmerz
ist, wie sein großer Jubel, uns zu groß.
So reißen wir uns immer wieder los
und sind nur Mund.
                                Aber aufreinmal bricht
der große Herzschlag heimlich in uns ein,
so daß wir schrein...
Und sind dann Wesen, Wandlung und Gesicht.

Rainer Maria Rilke

*

Nous ne sommes que bouche. Qui chante le lointain coeur
ayant séjour, intact, au centre de tout ?
Sa grande pulsation au fond de nous se répartit
en moindres battements. Et sa grande douleur,
comme sa grande joie, nous dépasse.
Ainsi sans cesse nous nous arrachons
et ne sommes que bouche. Mais en secret, soudain,
la grande pulsation du coeur nous investit,
et nous crions : enfin
nous sommes être, changement, visage.

trad. Philippe Jaccottet, de Poèmes Épars

*

La difficulté de la poésie. Que serait une bouche pure sinon une béance entre deux béances ? On voudrait recentrer la bouche au coeur, comme l'orifice du puit au-dessus de la source d'eau souterraine. Mais l'opération du sourcier, avec sa maigre antenne de bois, est incertaine, ingrate.

D'après les indications de Jaccottet, ce poème a été écrit après les Élégies de Duino et les Sonnets à Orphée. On raconte que ces derniers recueils, sommet de Rilke, furent mis au monde après une longue et douloureuse gestation, dont, évidemment, il ne connaissait pas le terme.

Ce poème que je vous rapporte est-il donc le témoignage de quelqu'un dont l'attente a été comblée ? J'aimerais y lire l'espérance, fragile, que le silence qui enveloppe est comme la blanche coquille de l'oeuf : lisse et douce sous le doigt, achevant sa fonction à l'instant de la première fêlure.

Brève incartade, cela me rappelle ce court poème de Jaccottet, et j'éprouve une sorte de petite fierté d'avoir exprimé une image similaire (tempête baveuse).

(Je t’arracherais bien ta langue, quelquefois, sentencieux phraseur. Mais regarde-toi donc dans le miroir brandi par les sorcières : bouche d’or, source longtemps si fière de tes sonores prodiges, tu n’es déjà plus qu’un égoût baveux.)

Et bien voilà la difficulté. Une bouche pure, décentrée du coeur, est un sentencieux phraseur, un égoût baveux. Et Rilke de témoigner, presqu'une promesse, que le coeur peut nous investir, et nous crions, recentrés, unifiés (?). Ce cri comme les cris des oiseaux est un chant.


Ah Rilke ... il faudra dire un jour ce qui unit Rilke et l'espérance. Puissé-je un jour moi aussi être centrée. Et pour une fois, je prie pour que ce témoignage rilkéen ne soit pas une page ratée.

sd

jeudi 25 août 2016

Bel oiseau que l'air exhale

Voici un, disons-le, poème que j'écrivais, que j'adressais, en guise d'adieu, à un beau rêve qui croisa, un instant, ma trajectoire.

*

Bel oiseau que l'air exhale,
rouge coquelicot
comme une aire de pavots,
j'ai reçu le cercle serein de ta course dans l'azur.

De mes doigts, l'accueil détaché
de mon coeur, je l'ai exposé.

De ton trône d'espace, en de larges volumes libres,
tu es descendu.

Fine trajectoire, pointe mobile jusqu'à ma bouche...
jusqu'à mes lèvres, la plume aux lunes de tes yeux
recevant, j'ai cru...
    ô bonheur, ô douceur, sucre dans le vent...
j'ai cru boire le ciel tout entier.

Prend ce maigre tribut, une ode, ce morceau de moi,
je te l'offre.
Disperse-le dans les plis du ciel afin que
toujours
les âmes glissantes
relevant leurs visages
voient

une poussière rose soulever ton aile pure.

**

Est-ce un poème ? Il me semble que oui. Il n'y a aucun décompte, aucune rime. Les seules paramètres syntaxiques sur lesquels je joue sont la ponctuation, l'espacement, et le retour à la ligne, avec cet accent que possède assez couramment la première et dernière position dans le vers.

Il y a des images aussi. Et une plainte.

Cela devrait suffire à en faire un poème. Disons, en vers libre.

Est-ce un beau poème ? Est-ce suffisant ? Est-ce précis ? Est-ce nouveau ou désuet ? Peut-être, voulant viser le simple, le transparent, je n'ai touché que la facilité. Ce n'est pas faute de sincérité cependant!

Mais bon... j'essaierai encore, une prochaine fois.

sd

lundi 22 août 2016

Une lettre de R.M. Rilke

Lorsque l'âme, rétractée autour du centre de douleur, 
se tend comme la peau d'un tambour,
chaque passage, gratuit, transparent, de l'air,
se fait signe, heurt souple, d'une caresse,
se fait appel d'une occasion
de déployer, comme le paon sa vertu,
l'harmonieux bouquet de nos anneaux
qui nous lient, qui nous maintiennent,
qui nous ornent.
sd

L'usage voudrait que je commence par me défendre; d'avoir choisi pour ce billet d'exposer une apparence de prétention: SD s'est-elle tirée elle-même par ses propres cheveux pour s'orner ainsi du haut titre de Poétesse ? J'aimerais, oui, jouir d'un tel privilège : la reconnaissance, la puissance acquise dans les mots, etc. Tous les attributs mondains qui agrémentent le titre.

Mais cela importe peu pour la suite. Je voudrais rapporter ici une lettre de Rainer Maria Rilke, adressée au jeune Franz Xaver Kappus, issue de leur correspondance rassemblée sous le titre de Lettres à un jeune poète - éditions NRF, traduction de Marc B. de Launay.

Je vous le dis tout net, chères lectrices, chers lecteurs, voici une parole qui me frappe, comme le marteau l'enclume, qui m'est crue dans la bouche, et qui, pourtant, me console.

*

Borgeby Gård, Flädie, Suède, le 12 août 1904

Je tiens de nouveau à vous parler un instant, cher Monsieur Kappus, bien que je ne puisse rien dire qui fût de quelque secours, et sois à peine en mesure d'écrire quelque chose d'utile. Vous avez eu de nombreuses et grandes tristesses qui sont passées. Et vous dites que même le fait qu'elles aient passé vous a été pénible et fut débilitant. Mais demandez-vous, je vous en prie, si ces grandes tristesses ne vous ont pas traversé plutôt qu'elles n'ont passé ? Si bien des choses en vous ne se sont pas transformées, si vous-même quelque part, en quelque endroit de votre être, vous n'avez pas changé tandis que vous étiez triste ? Seules sont dangereuses et mauvaises ces tristesses que l'on porte aec soi parmi les gens afin de couvrir leurs propos. Telles des maladies, traitées superficiellement et de manière aberrante, elles ne font que reculer pour faire d'autant plus irruption après une courte rémission; et elles s'accumulent en vous, constituent une forme de vie non vécue, méprisée, gâchée, une forme de vie dont on peut mourir.

S'il nous était possible de voir au-delà des limites où s'étend notre savoir, et encore un peu plus loin au-delà des contreforts de nos intuitions, peut-être alors supporterions-nous nos tristesses avec plus de confiance que nos joies. Elles sont, en effet, ces instants où quelque chose de nouveau a pénétré en nous, quelque chose d'inconnu; nos sentiments font silence alors, obéissant à une gêne effarouchée, tout en nous se rétracte, le silence se fait, et ce qui est nouveau, que personne ne connaît, se tient là, au centre, et se tait.

Je crois que presque toutes nos tristesses sont des moments de tension que nous ressentons comme une paralysie car nous sommes désormais sourds à la vie de nos sentiments devenus étranges. Nous sommes seuls, en effet, face à cette étrangeté qui est entrée en nous; car, pour un temps, tout ce qui nous est familier, tout ce qui est habituel nous est ravi; nous sommes, en effet, au coeur d'une transition où nous ne savons pas nous fixer. C'est aussi la raison pour laquelle la tristesse est passagère : ce qui est nouveau en nous, l'adjuvant de ce que nous étions, est allé jusqu'à notre coeur, a pénétré son lieu le plus intime, mais n'y est pas non plus resté : il a déjà passé dans le sang. Et nous ne savons pas ce c'était. Il serait facile de nous persuader qu'il ne s'est rien passé; mais nous avons pourtant bien changé, comme change une maison où un hôte est entré. Nous sommes incapables de dire qui est entré, nous ne le saurons sans doute jamais, et pourtant bien des signes témoignent du fait que c'est ainsi que l'avenir pénètre en nous pour s'y modifier longtemps avant qu'il n'arrive lui-même. Voilà pourquoi il est si important d'être solitaire et attentif lorsqu'on est triste : l'instant apparemment immobile où, semble-t-il, rien ne se passe, cet instant où l'avenir pénètre en nous est en effet beaucoup plus proche de la vie que cet autre moment arbitraire et patent où l'avenir nous arrive pour ainsi dire de l'extérieur. Plus nous sommes silencieux, patients et disponibles lorsque nous sommes tristes, et plus ce qui est nouveau pénétrera profondément et sûrement en nous, mieux nous le ferons nôtre; il sera d'autant plus notre destin propre, et, plus tard, lorsqu'il se ``produira'' (c'est-à-dire lorsqu'il surgira de nous pour passer aux autres), nous nous sentirons profondément intimes et proches. Et c'est nécessaire. Il est nécessaire - et c'est vers cela que peu à peu doit tendre notre évolution - que nous ne nous heurtions à aucune expérience étrangère, mais que nous ne rencontrions que ce qui, depuis longtemps, nous appartient. Il a déjà fallu repenser tant de conceptions du mouvement qu'on saura peu à peu admettre que ce que nous appelons destin provient des hommes et ne vient pas de l'extérieur. C'est uniquement parce que nombre d'entre eux ne se sont pas imprégnés de leur destin quand il vivait en eux, ne l'ont pas transformé en ce qu'ils sont eux-mêmes, qu'ils n'ont pas su reconnaître ce qui provenait d'eux; cela leur était si étranger que, dans leur crainte confuse, ils ont cru qu'il venait à l'instant de les atteindre car ils juraient n'avoir jamais auparavant rien trouvé de pareil en eux. De même qu'on s'est longtemps abusé à propos du mouvement du soleil, on continue encore de se tromper sur le mouvement de ce qui est à venir. L'avenir est fixem cher monsieur Kappus, mais c'est nous qui nous déplaçons dans l'espace infini.

Comment cela ne nous serait-il pas pénible ?

Et si nous en revenons à parler de la solitude, il sera toujours plus évident que ce n'est là, au fond, rien qu'on puisse choisir ou quitter. Nous sommes solitaires. On peut s'abuser à ce propos, et faire comme s'il n'en était pas ainsi. C'est tout. Mais il est bien préférable de comprendre que nous sommes solitaires, et, justement, de prendre cela pour point de départ. Il arrivera certainement que nous soyons pris de vertige puisque nous sont retirés tous les points sur lesquels notre oeil s'était habitué à prendre repère; plus rien n'est proche désormais, et tout ce qui est lointain est infiniment loin. Celui qui, presque sans préparation ni transition, est transporté d'une pièce familière au sommet d'une haute montagne devrait éprouver quelque chose d'analogue : un sentiment d'insécurité inouïe, le sentiment d'être livré à l'indicible l'anéantirait presque. Il s'imaginerait tomber, ou se croirait propulsé dans l'espace, dispersé en mille morceaux : quel mensonge extraordinaire son cerveau ne devrait-il pas inventer pour rattraper la situation de ses sens, et pour en rendre compte. C'est ainsi que se transforment pour qui devient solitaire toutes les distances, tous les critères. Beaucoup de ces transformations se produisent subitement, et elles ont pour conséquence de faire apparaître, comme chez cet homme soudain transporté au sommet d'une montagne, des représentations insolites et d'étranges sensations qui semblent se développer au-delà du supportable. Mais il est nécessaire que nous fassions aussi cette expérience-là. Il nous faut accepter notre existence aussi loin qu'elle peut aller; tout et même l'inouï doit y être possible.

C'est au fond le seul courage qu'on exige de nous; être courageux face à ce que nous pouvons rencontrer de plus insolite, de plus merveilleux, de plus inexplicable. Que les hommes aient, en ce sens-là, été lâches a infligé un dommage irréparable à la vie; les expériences que l'on désigne sous le nom d'``apparitions'', tout ce qu'on appelle le ``monde des esprits'', la mort, toutes ces choses qui nous sont si proches ont été à ce point en butte à une résistance quotidienne qui les a expulsées de la vie que les sens qui nous eussent permis de les appréhender se sont atrophiés. Sans parler du tout de Dieu. Or la peur de l'inexplicable n'a pas appauvri seulement l'existence de l'individu, elle a également restreint les relations entre les hommes, extraites en quelque sorte du fleuve des virtualités infinies pour être placées sur un coin de rive en friche où il ne se passe rien. Ce n'est pas, en effet, la paresse seule qui est responsable du fait que les rapports humains se répètent sans innovation et de manière si indiciblement monotone; c'est plutôt la crainte d'une quelconque expérience inédite et imprévisible qu'in s'imagine ne pas être de taille à éprouver. Mais seul celui qui est prêt à tout, celui qui n'exclut rien, pas même ce qui est le plus énigmatique, vivra la relation à quelqu'un d'autre comme si elle était quelque chose de vivant, et y jettera même toute son existence. Car si nous nous représentons cette existence individuelle comme une pièce plus ou moins vaste, on constatera que la plupart n'ont appris à connaître qu'un recoin de leur espace, une place devant la fenêtre, un trajet où ils vont et viennent. Ainsi ont-ils le bénéfice d'une certaine sécurité.

Et, pourtant, cette insécurité pleine de danger est combien plus humaine, qui pousse les prisonniers, dans les récits de Poe, à explorer en tâtonnant les formes de leurs effroyables cachots, et à ne pas vouloir esquiver les indicibles terreurs de leur séjour. Mais nous ne sommes pas prisonniers. Ni piège ni chausse-trappe ne sont disposés autour de nous, et il n'y a rien qui soit destiné à nous angoisser ou nous torturer. Nous sommes situés dans la vie qui est l'élément auquel nous correspondons le mieux, et nous sommes, en outre, devenus semblables à cette vie grâce à une adaptation plutimillénaire, au point que, lorsque nous restons immobiles, nous sommes à peine discernables par rapport à tout ce qui nous environne en raison d'un curieux mimétisme. Nous n'avons aucune raison d'éprouver de la méfiance à l'égard de notre monde, car il n'est pas tourné contre nous. S'il recèle des peurs, ce sont nos peurs; des abîmes, ils sont nôtres; présente-t-il des dangers, nous devons tenter de les aimer. Et si seulement nous faisons en sorte que notre vie soit commandée par le principe qui nous enjoint de nous en tenir toujours à ce qui est difficile, ce qui nous semble encore être le plus étranger deviendra bientôt ce qui nous sera le plus familier et le plus cher. Comment pourrions-nous oublier ces vieux mythes qu'on trouve à l'origine de tous les peuples, les mythes où les dragons se transforment en princesse à l'instant crucial; peut-être tous les dragons de notre vie sont-ils des princesses qui n'attendent que le moment de nous voir un jour beaux et courageux. Peut-être tout ce qui est effrayant est-il, au fond, ce qui est désemparé et qui requiert notre aide.

Vous ne pouvez donc, cher monsieur Kappus, vous effrayer de ce qu'une tristesse surgît devant vous, à ce point considérable que vous n'en ayez pas encore vu de semblable; pas plus lorsqu'une inquiétude traverse tous vos agissements et passe sur vos mains comme une alternance de lumière et de nuages. Vous devez alors penser que quelque chose se produit en vous, que la vie ne vous a pas oublié, qu'elle vous tient en main et ne vous laissera pas tomber. Pourquoi voudriez-vous exclure de votre vie une quelconque inquiétude, une quelconque souffrance, une quelconque mélancolie alors que vous ignorez pourtant ce que produisent en vous ces états ? Pourquoi vouloir vous persécuter avec la question de savoir d'où provient tout cela, où tout cela vous mène-t-il ? Puisque vous savez que vous êtes en pleine transition, et que vous ne désirez rien tant que vous transformer. Si quelque processus en vous est morbide, songez alors que la maladie est le moyen par lequel un organisme se débarasse de ce qui lui est étranger; il faut, dans ce cas, simplement l'aider à être malade, à faire en sorte que sa maladie se deeclare et se deeveloppe tout à fait, car c'est ainsi qu'il progresse. En vous, cher monsieur Kappus, il se passe actuellement tant de choses; soyez patient comme un malade, et confiant comme un convalescent, car peut-être êtes-vous l'un et l'autre. Et davantage : vous êtes aussi le médecin qui doit veiller sur lui-même. Or il y a, dans toute maladie, bien des jours où le médecin ne peut rien faire qu'attendre. Et voilà ce que, pour l'essentiel et dans la mesure où vous êtes votre propre médecin, vous devriez faire maintenant.

Ne vous examinez pas trop. Ne tirez pas de trop hâtives conclusions de ce qui vous arrive; laissez-le tout simplement se produire. Autrement, vous en viendrez trop facilement à jeter un regard plein de reproches (c'est-à-dire un regard moral) sur votre passé qui, naturellement, prend part à tout ce qui maintenant vous arrive. Les influences que vous subissez de vos errements, de vos désirs et de vos aspirations de jeune garçon, ne sont cependant pas ce dont vous vous souvenez et que vous condamnez. La condition inhabituelle propre à une enfance solitaire et abandonnée à elle-même est trop difficile, trop complexe, exposée à trop d'influences et en même temps si coupée de tous les liens effectifs de la vie, que lorsque y surgit un vice, il faut se garder de le désigner a priori comme tel. Il est nécessaire d'être en général aussi prudent avec les mots; c'est si souvent à cause du nom donné à un crime qu'une vie se brise, et non à cause de l'acte lui-même, individuel et sans nom, qui fut peut-être, dans cette vie, une nécessité tout à fait déterminée et qu'elle eût pu sans doute assumer sans peine. Et la dépense d'énergie vous semble trop importante simplement parce que vous surestimez la victoire; ce n'est pas elle qui est la ``grande chose'' que vous croyez accomplie bien que vous ayez raison d'éprouver un tel sentiment. Ce qui est ``grand'', c'est le fait qu'il y avait déjà là quelque chose que vous avez pu substituer à ce mensonge, quelque chose de vrai et de réel. Sans cela, votre victoire n'eût été qu'une réaction d'ordre moral sans grande envergure; tandis qu'ainsi elle est devenue une portion de votre vie. Vie à laquelle, cher monsieur Kappus, je pense en formant tant de voeux

Vous rappelez-vous à quel point cette vie a voulu sortir de l'enfance, aspirant aux ``grandes choses'' ? Je constate aujourd'hui que, à partir des grandes choses, elle continue d'aspirer aux plus grandes. C'est pourquoi elle ne cessera pas d'être difficile, mais c'est aussi pourquoi elle ne cessera de croître.

Et si j'ai encore une chose à vous dire, j'ajouterai ceci : ne croyez pas que celui qui cherche à vous réconforter vit sans difficulté parmi les mots simples et tranquilles qui, parfois, vous font du bien. Sa vie est pleine de peine et de tristesse, et reste très en deçà de la vôtre. S'il en était autrement, il n'eût jamais su trouver ces mots.
Votre
Rainer Maria Rilke