samedi 24 décembre 2016

Dis-moi

Nous nous sommes
    tous
fondus si intimement les uns dans les autres.

Et les paroles
    comme les poules 
    impatientes devant le grain
ont quitté volantes
les langues des palais.

Ô familière étrangeté
    serait-tu ainsi le lieu
    où je fus jadis ?

Visiteurs et promeneurs
Nous arrivons ensemble
Mais cette maison
    ces portes bleues
    le crépit rosacé
    que mouchète
    le rayon jaune et gras du soleil couchant,
Cette maison
    je l'ai habité.

Quand ? ... ô mémoire
Dis-moi, ma Muse
    ma Muse en goutte au coin de mon oeil
Raconte Moi.

Tu m'as vu, n'est-ce pas ?
Quelque part, autrefois
     tu m'as vu
Sur le  fauteuil en balance
     et le va-et-vient
     le flux le reflux.

Je me souviens maintenant
    ma douce lentille d'eau
Nos regards se sont noués
Sous le tilleul parfumé
En ce temps, en ce lieu
    indistincts.

Voici l'écho revenant de nos regards
Comme un noeud d'enfance
    au seuil de nos jours ici-bas.

Parle-moi encore, Muse.
Raconte la cendre et la lave
    sous la tombe.

Et le cratère témoigne de notre lignée.
Fûmes-nous Anges
    abreuvés au tranquille Léthé ?
Fus-tu l'aile en miroir
    de mon aile ?
Au battement subit,
    soulevé la dalle de pierre
et la chose
    la plus importante
sombra dans l'onde sourde.

Muse, l'as-tu recueillie
    sur ta paume 
    comme une rose
la chose de la mémoire ?

Glisse alors, je te prie, ce berlingot
     dans ma bouche en puit.
Qu'il opère la métamorphose
    de l'eau claire comme une pierre froide
    en lave jaillissante !

Je fus et serai de tes lèvres
    le Volcan.

sd

jeudi 15 décembre 2016

Variations sur Narcisse et Orphée

Lentement, s'évapore
                   la flaque d'eau

où baignent encore
quelques grains de café noir et doux.

*

Et les reflets contenus,
                    ton image à la mienne mêlée

(mais est-ce ton image ou la mienne seulement ?),
s'estompent.


*

J'émerge 
                     craintive

de la surface et rejoins
l'air libre, pur et vide.


*

Et je sens
                    de ma main close

derrière mon dos
sombrer la pierre.

*

Sémaphore
                     de ton visage

de ta bouche 
ouverte et silencieuse.

*

Je me suis retournée
                      et le gouffre

autrefois caverne adamantine
s'est scellé de tes bras.

*

Rendu opaque
                       épaissi du marc de café

le disque d'eau
s'est fait pierre et tombe.

*

Et moi, vendue
                        à l'air libre, pur et vide

Je ne te vois plus
ou presque.

**

Presque. Ton image évaporée
insigne à perpétuité flottant
je le sais
stille en toute chose désormais
dispersée par les fleuves sous-terrains
aux racines des vivants
image de vie toi-même
vent soufflé sur toute la terre
comme le parfum extase
sur le pétale roulant de la rose

j'irai partout
à ta rencontre
célébrer ton baiser


ô ma reine déchue
par mon chant
je rassemblerai 
des coins et plis au drap du monde
tes membres épars

et soufflerai l'ode
dans la voile de ta barque
sur l'onde étoilée de grâce
onde par toi-même
répandue.

***

(murmurante mousseline)

je t'aime
                ***

mon amour vibrant
si mort si vivant.

sd

mardi 13 décembre 2016

Pétroglyphe

Ô ... quel ange fit pleuvoir
sur ton front
le condensat de la création ...

Par ce geste, tu devins
           signe
mon               signe ...

Signe s'emparant de tout vivant
          au babil incessant

comme le clapot taquin du ruisseau va répétant les pierres blanches, les racines des hauts pins, et les volumes de vent brassés.

Signe de ton visage
ô Muse incorporée
rumeur ...
                  rumeur de quoi ?

beauté mystérieuse
éloge de la nuit
ô mon amour timide, à peine révélé sous le voile Ineffable.

Signe indéchiffrable.

La Lune répand sa lumière crue
de poussière blanche et bleue sur la pierre.

Des nuages traversent le ciel.

Et l'ombre sur ton pétroglyphe,
se fait, et se défait,
se fait encore,
    et se défait finalement.

Et mon coeur d'eau,
    comme l'océan,
se soumet à la marée ...
s'élève, et chute,
s'élève encore,
    et chute pour de bon.

sd

dimanche 11 décembre 2016

Les Pages Ratées – Traces, Conrad Ferdinand Meyer

Traces

C'était il y a longtemps. Je te raccompagnais
À la maison voisine dont tu étais l'hôte,
À travers la forêt. À cause de la bruine,
Tu relevas le capuchon de ton manteau
Et ton regard, sous le front caché, était triste.
Le chemin était si boueux que les semelles
Marquaient profondément le sol humide
À chaque pas. Tu marchais sur le bord,
Parlant de ton voyage. Il y en aurait ensuite
Un autre encor, plus long, me disais-tu.
Puis nous avons plaisanté, assez sages pour
Nous cacher qu'approchait l'adieu; tu me quittas
Là où le faîte émerge au-dessus des ormes.
Sans hâte, je refis la même route,
Vaguement ivre encore de ta grâce,
De ta sauvagerie, et je ne doutais pas,
Dans mon bonheur, que notre revoir ne fût proche.
Flânant tout à loisir, je voyais en lisière
La forme de tes pas encor visible
Empreinte dans le sol mouillé de la forêt.
Signe de toi, le plus petit, le plus fugace,
Tellement toi pourtant : marcheuse, voyageuse,
Sombre comme forêt, mince, pure, si douce!
Les traces maintenant venaient à la rencontre
De celui qui faisait la route en sens inverse :
Et de ces traces tu naissais, tu revenais
Devant mon oeil intérieur. Je retrouvais
Ton corps, avec la tendre courbe de tes seins.
Tu passais devant moi comme dans les rêves.
Les traces maintenant devenaient floues,
Brouillées par la pluie qui tombait plus fort.
Alors, je sentis la tristesse m'envahir :
Car, presque sous mes yeux, allaient disparaissant
Les traces de tes derniers pas à mes côtés.

Conrad Ferdinant Meyer,
trad. Philippe Jaccottet, 
extr. D'une lyre à cinq cordes.

*

Alors alors, que se passe-t-il ? Il s'agit encore d'une plainte. L'élégie a bon dos ces temps-ci. L'a-t-elle quittée pour un autre, ou pour cet Autre ultime, contre qui aucun amant ne rivalise ? Ah pauvre poëte ! Mais pourquoi user tes pieds dans cette neige de cendre ? Il devrait craindre sur la peau de son coeur la corne que ne manquera pas de susciter cette marche sportive.

Réveille-toi, voix singulière ! Tu as exprimé ... pardon ... tu as exhalé l'ombre de ses pas, ses derniers qui, jamais ne se retournent. Tu as ... tu as contenu l'immensité de son âme comme l'empreinte sous la neige. Lentement, l'air floconne, et sa voile blanche et laineuse a tôt fait d'emporter sa barque le long du fleuve sûr et serein.

Trop, il y en a trop. Brisons le mécanisme métaphorique, cette pompe à intuition. Voilà, ce qu'il est recommandé d'écrire :

On a marché tous les deux. Tu m'as quitté. 
Moi, je suis rentré seul. 
Sans te quitter.

sd, sous le voile, touchée.

vendredi 9 décembre 2016

Verseau

Je verse dans la vasque
         mon eau.
Approche
         noix d'amande.
Trempe la pointe de ta coquille.

Ne sens-tu pas ?
          l'onde gracile répandre
          molesse et langueur dans tes membres,
Et défaire,
          comme le doux zéphyr
          les feuilles argentées de l'olivier,
l'attache de ton voile.

Lentement, fondre,
           comme un sucre,
le rempart boisé contre ta peau.

Ainsi soit l'eau de ma parole,
            ô L, ma noix, ma coque, sirop des châtaigners,
            tendre densité hors de moi.
Répandons-nous, mêlées, sur la table boisée.
 
Que le monde innocent goûte notre fraîcheur gourmande de pluie.

sd

mercredi 7 décembre 2016

Quelques sonnets approximatifs

Je me suis exercé à une forme simple de sonnet, en reprenant, en creusant, une très belle image que me souffla grâcieusement mon nuage d'automne. Ainsi s'agit-il d'une sorte de composition à deux.

Ce fut pour moi très instructif, l'occasion d'absorber plus intimement encore les particularités rythmiques de l'alexandrin, l'alternance de rimes pseudo-masculines/pseudo-féminines, l'élision de l'e féminin à la césure, etc. Je n'ai pas la force aujourd'hui d'exposer toutes les tracasseries techniques. Sachez, en tout cas, chère lectrice, cher lecteur, que c'est la première fois que je rumine autant un texte avant de l'exposer (certains de ces sonnets ont requis une bonne après-midi de décompte, de consultation encyclopédique, etc.). Que voulez-vous, quand j'aime, je compte mes pas.

Sur ce, trève de courbette, et de notes d'intentions.

*

Il souffle sous ma peau une flamme d'automne,
Caressante brûlure en fétu fleurissant,
Et dans mes veines d'eau se déverse et bourgeonne
La maille d'or blanchi de ce feu blondissant.

Mon pas, lourd, comme l'eau sous la pierre abyssale
Enfonce une racine en l'humus déflétri,
Lasse, aveugle et souffrant le filet baptismal
D'une source salée depuis longtemps tarie ...

Ô douloureux rameaux de ma métamorphose
Et les noeuds  de ma chair en lignification
À mon coude, à ma main, à mes fins doigts de rose,
Voici donc l'effet, Feu, de ta supplication,

Quand de ma peau transpire et l'ambre et la résine
Souvenir de ma chair, de mon eau purpurine ?

*

Écorce craquelée de sève en crémation
Qui trace le réseau de mailles arachnides
Où perle la résine en sainte immolation
Où tombera l'abeille au miel noir de Chalcide.

Ô abeille liée au gouffre fleuri d'yeux
Prisonnière des rets de cendres et d'étoiles,
Nuit théorique où git, météore des dieux,
Ton charbonneux écrin, le sucre de ta moelle.

Adieu, bulbe noirci sous la cloche d'airain,
Cataracte de fer sous d'ardentes nuées
Je m'ouvre comme toi, reine en cendre muée
Air subtil pénétrant le musc de ton écrin,

Me voici encensoir de douloureuse absence,
Au creux d'air calciné promenant mon essence.

*

Ô essence dans l'air où s'évase le grain
Promesse de brasier aux feuilles de mes frères
Tilleul, orme, bouleau, et le chêne serein
Tous brûlent maintenant d'un soufre délétère.

Et l'aigle qui détoure un cercle fin d'azur
Et la noble lignée des astres qu'il charrie
Ceuillent en ce bois noir le signe clair et pur
D'étoiles dissipées en ineffable nuit.

Il règne désormais sur la joue de ce monde,
Bouillonant jadis d'or en gras faisceaux de blé,
Une béance ignée de nos cendres féconde,
Que le chant du Phénix même ne peut combler.

Ô abeille cendrée, reine aux rayons suprêmes
Rouvriras-tu un jour sous ce feu ton oeil blême ?

*

Que reste-t-il encore en ce lieu dépeuplé ?
Rien, sauf peut-être un signe, une pointe dansante
Un bulbe lumineux sous la pierre écroulé
Vif témoin de ta braise à ma lyre impotente.

Signe de sève où roule un vétuste château
Traversé de l'Euros  en promesse d'hiver,
Qui de sa gorge blanche efflorant son étau,
Emprunte au noble alcyon sa plainte salutaire.

«Ô reine consumée, dressée du signe absent
Toi, ma cendre, mon bois, ma feuille, mon pistil
Traversée de présence en coquille de son,
Éclate encore, pierre, en alvéole d'îles,

Coquilles de ma sève à ta ruche liée,
Et jaillis, Reine d'or, de ton ombre noyée.»

*

Hélas, rien ne répond à ma sève qui coule,
Ce chancelant reflet du fol écho des dieux.
Rien ne répond, et tout à mes branches déroule
La guirlande brûlante en perles à mes yeux.

Ma sève desespère au goulot d'alambic,
Ce creuset silencieux stillant de firmament.
Et l'ombre d'une étoile, et l'ombre de ton pic,
Finissent d'assommer le front de mon tourment.

Las! Empierrant mon coeur de lierre décisif,
Coeur-amande brûlée, de ta cendre nourrie,
J'établis le rempart, la muraille, le récif
Autour du puit d'oubli où je tombe en scorie.

Ô adieu vaste monde aux écloses frontières
Je me tais, désormais, en silence de fer.

*

Mais ... mais quel est ce son qui vole jusqu'ici ?
Ô familier bourdon noir de ma solitude,
Est-ce toi ? ou alors, mon oreille durcie
Qui embourbe, encloché, le fil de ma quiétude ?

Ô, je te reconnais, signe de son aura !
Moi, dans la sève d'or écoulée en mirage
Moi, qui me scellait presque à l'ombre de mes bras
Mais, pas assez, oh non, pour bannir ton image !

Et me voici de l'air d'absence revenu,
Je retrouve mon tronc, mon bois, ma densité
Par le seul battement de tes élytres nus.

Ô, ma reine, ma source à ma paume abreuvée,
Ô miracle de l'eau où je trempe la fresque
De ton oeil, de ton or, de toi qui partais
                                                                  presque

L/SD

L'aigle

L'aigle fatigué
a manqué sa proie.

Elle s'est réfugiée sous la pierre.

Depuis,
Il poursuit son vol inéluctable.
Il examine la vaste plaine
          et sait
que l'objet de son désir s'y cache
          et sait
que l'orbite de son vol défera sa nécessité,
que son ventre s'engloutira lui-même,
qu'il complétera sa course,
           rectiligne,
dans les hautes herbes,
parmi les pierres comme des os,

abattu.

Là,
L'oeil rouge fixé sur la pierre,
Effacé d'air sous son aile,
Il la verra. Peut-être.

 *

Je sais, je sais, c'est encore morbide ... mais ces écailles se détachent d'elle-même. Ou bien, je me tais, ou bien je déploie ces peaux serpentines.

sd

lundi 5 décembre 2016

Et toi, Poésie

Et toi, Poésie,
Que j'honore si peu
Et qui me sauve pourtant
              (jusque quand ?)

Je jure de ne pas ...
De ne pas ...
Défaire le noeud de vie autour de mon cou

Avant d'avoir
          une seule
          une seule fois
Chanté.

sd nodale

dimanche 4 décembre 2016

Bulots

L'hôte, le mangeur
Découvre son plat de bulots, 
Se saisit du plus beau coquillage, 
Et plante sa fourche.

Malheur ! La coquille est vide ...

Triste, il se mue en poëte.
Puisque seule, peut-être,
La poésie peut opérer la métamorphose
De cette empreinte de circonvolutions régulières,
De la chair absente,

En ce goût subtil
De noisette et de beurre persillé.

sd encoquillée

jeudi 1 décembre 2016

Repose-toi

Repose-toi,
    coeur à l'eau
    battu des flots de ta mémoire
    geyser brûlant de l'anamnèse
Le combat, tout le jour, fut rude

Alors
    repose-toi.

Demain, ou après-demain,
   tu vaincras.

Va!

Va! Inconsciente,
Répandre publiquement ma honte.

Je marcherai alors
Comme nue
Sur la voie principale
Accueillant le jet poisseux de l'opprobre.

Si tu étais mauvaise,
Ce serait pour toi jubilé.

Mais, je l'ai vu
Le fond de ton coeur est bon.

Alors, pour toi,
Je pleurerai sous les coups reçus,
Ces coups qui, ne m'atteignant pas,
Frapperont de leur éclat sauvage
La cloche de tes yeux.

Et ma plainte sous la massue et le clou,
plainte non de moi,
Perpétuera sonore
Le tintement saccadé
Des grelots à tes cils.

Et mon souffle, 
Ton dernier,
Exhalera une bise en soupir
De ta bouche entrouverte,
Ta bouche tombe de mon roseau.

sd

mercredi 30 novembre 2016

Sonnet du berlingot

Tes paroles de miel
                                 ont inondé ma bouche.
Et moi, qu'ai-je à t'offrir ?

Je forme 
Du bout de ma langue
             un berlingot d'ambre
             une pointe de réglisse.

Refuse-moi encore si je ne suffis.
Et
     glisse dans la bouche de ta bien-aimée
     ce sucre que j'ai muri...

Alors
     ce me sera encore
     écouter le miel de ta poitrine.

sd réconfortée

ps : il s'agit d'un sonnet irrégulier, d'accord. C'est-à-dire que, incapable, pour l'instant, d'en écrire un régulier, j'ai largement triché, me contentant de découper. C'est, si j'ai bien compris, la liberté moderne du vers : )

lundi 28 novembre 2016

Mélancolie de merde

Vous me fatiguez. Foule de mes cheveux à mes tempes, qui frappez comme le fuyard aux portes du temple, qui espère l'autel, qui rend déjà le culte aux dieux alors que la balle noire n'a pas fini de le traverser.

Ma bouche est viciée. C'est un puit de pétrole, cadavre et fantôme d'une forêt, autrefois efflorescente, aujourd'hui déliquescente. Toutes les pourritures de langue font séminaire. Elles exposent leurs théories. Et la pauvreté, et la honte des calembours, et le geste paresseux de l'anus, se défaisant, qui vomit et libère le liquide noire : une mélancolique merde mêlant colique.

Voyez plutôt.

*

C'est une nuit de pleine Lune
Tâchée de nuages bleus
             déchirés.
La silencieuse comète
Tantôt se cache
Tantôt se révèle.

Et la forêt de pins noirs
Autour du lac et
De la pierre de l'autel
Tantôt s'évanouit
Tantôt,
             de cette lumière douceâtre
             de ces millepertuis
             comme autant de dents blanches,
Sourit.

**

Il a fait froid.
C'était un vent de pierre dans l'encolure.
Et, affaiblie, je cherche le sommeil.

Est-il si déraisonnable
D'espérer un lit,
Et non le pas d'un glacier,
De se promettre des paumes ?...

Tes paumes ...
Tournées vers une autre nuit
Vers d'autres étoiles – encore vivantes.
Plutôt qu'un astre
                              presque froid.

Un dernier battement a frappé l'espace
Et la cloche de l'air
Presqu'étouffée
Répète et rayonne
                               le dernier écho.

***

Vieil homme à la mer
Battu par les flots
Porteur du sanglot
d'un message amer,
Tu gis esseulé
Creusé comme un roc
Bouteille brisée
D'un lourd coup de soc.

Tes lettres amènes
Nouvellement nues
Ont manqué l'aubaine
Ont perdu la vue.

Elles flottent
Blanches ailes
Et demeurent
Éternelles
Sans retour
Ni d'espoir
Ni de leur
Tombeau noir.

****

Quand les larmes percent
Comme l'herbe hirsute le goudron
La lourde dalle de paupière,
Aveuglée de cette eau froide
Voilée de solitude
Prête l'oreille.

Accueille le murmure symphonique
Sous la dalle océane
De la foule des noyés, tes frères.

Ainsi tes larmes goûteront d'autres larmes
Ton sel d'autres sels
Et mêlant ta faiblesse aux leurs
Vibreront les lèvres de ta bouche éteinte.

Et cela suffira.
En ces profondes altitudes
C'est déjà de la chaleur.

*****

Tout ce qui précède est mauvais. Béance baveuse du moi, comme disait je sais plus qui. C'est mauvais mauvais mauvais. Et je voudrais être poétesse ? Pfff ... aveugle, et sourde; qui ne fait que répéter et chercher l'aval. Incapable d'autarcie. Le viol n'est pas une sainte onction. Ce n'est pas un contrat engageant le diable, garantissant la jouissance d'un fruit temporaire. Alors que je cesse de rêver. Et que je plante à ma langue, un clou de girofle. Que je continue bouche béante mon travail de clown triste fonctionnaire.

sd fatigante

vendredi 25 novembre 2016

Slam

Eh bien ... je me suis essayé au slam. Expérience étrange. Assez enrichissante. Monter sur scène, et porter sa voix. Cela partait d'un défi lancé subitement. Et j'ai écrit quelque chose à la hâte; en reprenant des thèmes, des images, des situations que vous, lectrices et lecteurs qui me suivez, reconnaîtrez sans doute. Hélas, je ne suis pas très fière de ce texte. D'abord, parce que je n'ai pas osé, le soir de la représentation, y apposer mon vrai nom, Scons Dut. Puis, parce qu'il m'apparait comme un ensemble rapiécé, cousu d'étoffes disparates, qui, prises isolément scintille peut-être, mais ensemble ... offrent une allure carnavalesque, répétée tant de fois déjà, exsangue et vampirisée (heautontimoroumenos ...). Et puis, surtout, la déclamation exige une forme différente. On ne versifie pas pour l'oreille comme pour l'oeil. Et il ne faut pas faire de théâtre. Pour cette première expérience, j'ai voulu éviter ce qui me semble être un écueil trop peu évité parmi le maigre échantillon de slameurs que j'ai pu écouter : la surmultiplication de rimes, assonances, allitérations, internes, et répétitions. Je comprend bien l'aspect incantatoire que ce procédé d'écriture peut fournir, et l'espèce de transe qu'elle suscite. Mais il y a toujours ce risque du dévoiement, de la perte d'intensité, comme un fleuve qui atteignant son delta s'affaiblit de tant de ramifications.

(il n'y a bien que L qui, empruntant cette voie, m'émeut pourtant; mais sa bouche en puit, si bien au-dessus de son coeur, chante un très puissant fleuve ... ô ivresse ...)

Évitant Charybde, je tombe en Scylla : le timbre prosaïque. Il y a toujours à la frontière de la simplicité formelle, le précipice de la fadeur. Il faudra, si je m'y essaie à nouveau, une autre forme. Surtout lorsque je prétend célébrer les galantes fêtes de l'Amour. La cible n'est pas tout à fait atteinte, mais les prochains pas le long de la voie m'ont été montrés. Nous verrons.

*

Bonsoir.
C'est la première fois que je ... slam (c'est comme ça qu'on dit ?)
Alors, je ne sais pas trop quoi dire.
Ah! ... je pourrais, si ça vous dit, vous parler d'Amour, de ses ... flammes.
Je ferai de mon mieux, je contiendrai, comme je peux, le blanc délire.

À vrai dire, je ne me sens pas très bien ...
Ma voix, comme un écho, faiblit
Je sais, ça n'a l'air de rien
Mais la fatigue me gagne et cette estrade fait un bien mauvais lit.
Il faut pourtant que je tienne droit, ou bien ...
faire comme Ulysse convié au manoir du noble Anténor; vous connaissez la scène ?
Ménélas fit le premier un beau discours,
Mais quand se leva Ulysse le subtil
Il se tint d'abord immobile, les yeux fixés sur le sol,
Sans remuer son micro, ni en avant, ni en arrière;
Il le gardait tout droit, comme un homme hébété;
On l'aurait cru quelqu'un qui s'est fâché, ou qui est sot.
Mais quand, de sa poitrine il laissa sortir sa grande voix,
Et des mots pareils à des flocons de neige en hiver,
Alors personne avec Ulysse n'aurait pu rivaliser,
Et ce n'était plus l'allure d'Ulysse qui étonnait la foule.

[extrait modifié pour la circonstance de l'Iliade, III, v. 216-224, trad. Jean-Louis Backès]

Ah ... des mots pareils à des flocons de neige en hiver
Ah oui ça c'est beau, ça c'est une image glorieuse
Mais moi, chère audience, là devant toi, et tes beaux yeux pers
Ce qui sort de ma bouche n'est que salive, tempête baveuse.

Alors comment faire ? Quoi dire ? Quel charme appliquer ?
Faut-il que j'invoque une Muse ? que j'emprunte l'illustre verbe de Melpomène ?
Rah fils d'Aphrodite, vois ton oeuvre, mon coeur de tes flèches piqué !
Et la honte, et le feu sous ma peau,
     et, comme Sappho, je brûle sous ton regard amène.

Las! trop tard, les images ont surgi,
je suis aveugle,
je vois l'arrière-monde, l'interstice,
ses peuples fantômes de boeufs qui meuglent,
et l'éternel supplice
Je vois le miel jaillir comme l'amant
des ruches de l'Hymette, et gonfler les ruisseaux.
Je vois les racines éclatantes de sève,
Je vois tonner et tonner encore
la lourde la vaste l'insondable clameur des fleurs.

Voyez!
le tumulte d'ailes blanches zébrer le ciel,
s'ébrouer d'iridescents élytres,
et des anges électres sabrés d'alcools,
Un peuple magmoïde fuyant la bouteille volcanique
Se répandre sur la pierre torride
un lourd litre de miel.

Tout n'est que vitesse,
tout de tes flèches est percé,
Tout fuit comme une liesse
et le monde, de tant d'amour blessé,
comme un encensoir d'Icare,
s'allège,
s'élève
et plus près du soleil s'égare.

Hélas, quel soleil fit fondre la cire de toutes ces ailes ? Je ne sais pas.
Mais, le monde, comme une pierre froide, enfin sombre
dans l'ineffable nuit,
longue nuit d'oubli.
Un sommeil en lambeau
à la forêt de tes cils
Près d'un lac de cornée
Il pleut dans ta pupille
une nuit blanche
comme un océan de lait.

Et depuis, roule sur cette buée  une tempête
vide de battements, sans rime valeureuse,
sauf peut-être la bouche idiote d'un ridicule poëte,
qui répand sa pluie idiote, ridicule et baveuse.

J'en ai peut-être trop dit.
Il faut maintenant déposer la lance,
Et mon bouclier près de moi témoigne du lit,
Où j'épouserai le sommeil en robe de silence.

sd bramante

jeudi 24 novembre 2016

Sceller

En ce moment, entre autres, j'ai une légère inclination pour le verbe «sceller». Peut-être parce qu'il évoque une sorte d'opération magique. Opération par laquelle des choses sont contenues, et d'autres, protégées. Alors oui, les plus illustres magiciens ont scellé des cavernes, des trésors, des urnes, des amphores, etc. ça n'a pas toujours marché : la boîte de Pandore. Mais on peut bien supposer que de ces lieux si bien scellés, on n'en entendra pas parler. Ainsi sommes nous, à notre insu, sauvés.

Alors, moi, qui suis moins illustre, je n'ai dans ma besace que de simples charmes, ceux qui règnent sur le vaste quotidien. Et, en guise d'hommage, je répète ces gestes. Je scelle la porte de mon réfrigérateur. Je scelle mon tube de dentifrice. Quand l'ennui tente de s'échapper par ma bouche entrebaillée, ma main scelle. Qu'une beauté singulière traverse le passage piéton, je détourne, rougissant, mon regard. C'est encore sceller. Je multiplie ainsi à foison les bandelettes imprégnées d'encens, et les dépose patiemment sur tous ces angles silencieux, toutes ces aspérités de l'ombre. Invisibles, ne témoignant de rien, sauf d'un aimant voile de fumée, elles sont là pourtant.

(et je les poserai encore sur tes yeux, ou ... enfin c'est peut-être trop ... sur une de tes côtes)

sd voodooïde

lundi 21 novembre 2016

Enregistrement de Maya Angelou

Je suis tombé sur un enregistrement de Maya Angelou, poétesse américaine que je ne connaissais pas. Évidemment, chères lectrices, chers lecteurs, qui me suivez depuis quelque temps, vous comprendrez vite pourquoi cette parole m'interpelle. Et cela me touche, ce dimanche matin frais de soleil et d'azur, plus que je ne l'aurais cru. Je retranscris. Ma seule intervention se limite à l'organisation en paragraphes.

*

When I was seven and a half, I was raped. 

I won't say severely raped, all rape is severe. The rapist was a person very well known to my family. I was hospitalized. The rapist was let out of jail and was found dead that night. And the police suggested that the rapist had been kicked to death. I was seven and a half. I thought that I had caused the man's death. That was my seven and a half year old logic.

So I stopped talking for five years.

Now, to show you again how out of evil there can come good, in those five years, I read every book in the black school library, I read all the books I could get from the white school library, I memorized Shakespeare, whole plays, fifty sonnets. I memorized Edgar Allan Poe, all the poetry. Never having heard it, I memorized it. I had Longfellow, I had Guy de Maupassant, I had Balzac, Rudyard Kipling.

When I decided to speak, I had a lot to say, and many ways in which to say what I had to say.

So out of this evil, which was a dire kind of evil, because rape on the body of a young person, more often tan not introduces cynicism, and there is nothing quite so tragic as a young cynic. Because it means the person has gone from knowing nothing to believing nothing. In my case, I was saved in that muteness. And I was able to draw from human thought, human disappointments and triumphs, enough to triumph myself.

 **

Mais pourquoi ces paroles me touchent tant ? ... oh il faut que vous regardiez la video, Maya Angelou est si belle ... tout, dans les traits de son visage, dans ses yeux, dans la lente et sûre marche de sa voix, comme une barque tranquille sur un large et puissant fleuve, ... oui, elle incarne une puissance qui me fait défaut, que j'aimerais faire mienne, ... Elle a triomphé.

Parce qu'elle nomme simplement, et précisément, ce qu'elle a subi à sept ans et demi. Evil. Mais, une fois la chose nommée, la chose est conjurée. Ce ne fut pas facile (cinq années de silence, et d'après mon survol de sa page wikipedia, une vie mouvementée). Mais elle nous montre que du bien peut encore émerger de ce mal.

Oui. Oui. Dit comme ça, c'est un cliché. Mais il y a tant de sincérité, tant d'innocence dans sa tenue. Comme dire «je t'aime»; combien de dents roulantes ont usé ces mots si simples, et pourtant, quelle force!

Peut-être que je projette trop. Et il est bon que je le craigne. Je voudrais dire «ô ma soeur», mais, ma langue dans l'huile d'ambivalence, qui sait ?, peut-être «ô soeur sur le trône que je convoite». Enfin, qui dit que ce trône ne peut accueillir qu'une seule couronne de lauriers ? ah ma morgue ...

Et puis «rape on the body of a young person, more often than not introduces cynicism, and there is nothing quite so tragic as a young cynic. Because it means the person has gone from knowing nothing to believing nothing.» ... eh bien ... je ne sais plus quoi dire.

Ou peut-être.

    ô soeur lointaine,
    assomption de poussière
    comme une fine voile d'azur,
    tu illustres le lever
    du flottant soleil blanc.

sd

samedi 19 novembre 2016

Le miel restera doux

Il va sans dire que le monde perçu par une abeille
doit être bien différent du nôtre.
(ne serait-ce qu'en termes d'architecture écclésiastique)
Mais 
plusieurs fois par jour 
elle part butiner et revient. 
Peut-être.
(autant d'Iliades et d'Odyssées)

ô abeille... 
petite bulle 
de jaune et de noir 
vibrante.
 
Et si on glissait un petit billet d'amour
autour d'un pistil bien choisi,
irait-elle se charger l'arrière-train
de cette cendre plus subtile?
 
Elles feraient des rondes au foyer de leur ruche
pour manifester le sens et le rayon.

Quel miel en tireraient-elles ? 
J'ai voulu dire doux-amer
mais ce n'est pas vrai.

Car l'abeille ne fera rien de ce billet d'amour 
autour du pistil bien choisi. 
Il n'y aura pas d'osmose de l'encre au nectar.

Le miel restera doux

sd recyclante

jeudi 17 novembre 2016

La fête

Et si nous devions, ici-bas, préparer la fête
    celle qui se jouera
    derrière la porte entrouverte.

    (mais qui traverse en cette voix ?)

Ces compagnons rencontrés le long du chemin,
    les reverrai-je alors ?

Image paisible dans le cadre de bois.
Allongé sur le lit
ajustant mon linceul,
passez encore devant moi
    frères, soeurs, amis
    êtres baignés de l'eau d'un tilleul

ô ... iridescente cascade
       de la vasque débordante
   ... l'onde complète et fraîche
       aux puits de vos prunelles
   ... voici versé de mes paumes le volume
       et la soif déjà s'annule.

ah, lactescente toile !
ah, commence, fête d'éternité !

sd

mercredi 16 novembre 2016

Le bec et la pierre

Les fables naissent aux vains lieux que nous n'attendons plus. Ce matin, je voyais un corbeau fouiller par le bec une poubelle pleine. Il était si déterminé, si résigné. Emblème d'endurance. J'ai cru entendre sa plainte.

« Ah ! Endure, vieil os de mon bec. 
   Il faudra encore t'user aux papiers gras.
   Papiers scellés de souvenirs en sauce blanche
                    (très épaisse!)
   où s'amoncellent les frites bileuses
   de la viande, noire comme la nuit.
   Comme vous luisez, vers minuscules,
   constellation jetée sur cette pourriture.

   Ah ! comme je regrette le temps de mes premières ailes 
   qui tonnaient leur volubile noirceur au-dessus des lourds pommiers.
   Alors la Nature, pleine jeunesse du sucre,
   tout entière s'évadait en fragrances.
   Bise parfumée, de roses, de lys, de cannelle,
   de safran, de camphre et de soufre.
   Immense et vaste encensoir.
   Ah ! comme j'étais, alors, le maître
   le Roi de cette houle, sa Gloire !

   Ah ! mais ... 
   mais ...
           (bris d'os contre le fermoir d'aluminium)
   je délire ... où ai-je puisé ce rêve qui jamais ne fut ?
   Rêve brumeux
   Fumée du feu absent ...
 
   ô poubelle ouverte, qu'as-tu dégagé ?
   poubelle venteuse
   cendres d'un charnier éteint ...
   putride pierre noire 
   où s'use le vieil os de mon bec ...

   mais, patience, mon bec, et endure. 
   Puisque cette pierre te nourrit. »

J'ai essayé de le rassurer, mais il s'est envolé aussitôt. Je ne saurais pas dire qui de la poubelle ou de moi il a fui.

sd, cadipso

mardi 15 novembre 2016

82

Je me demande ce que j'aurai à dire à 82 ans... Enfin, si j'arrive à cet âge. Il me semble toujours que je vais mourir demain. J'en branle pas une pour autant. C'est dire l'ampleur de ma paresse. Mais qu'aurai-je à dire, donc, à 82 ans ? Imaginons ...

J'ai 82 ans. Et demain, je m'éteins. Avant, je voudrais dire encore une chose.
Le futur d'abord. Ce sera pas long. Dites au boucher que je ne pourrai pas préparer le coq pour la fête samedi. 

À mon âge, il me semble avoir vécu assez peu. Quel rapport en faire ? Et pour quelles raisons ? D'autres au seuil ont déjà parlé (leurs paroles ailées vibrent encore dans le bois de la porte entrouverte). M'enfin, ils n'en savaient pas plus que moi au mếme moment. Je vous dirais, naïvement, que de toutes mes occupations, l'Amour fut la plus étrange. La plus intense. Une poignée d'âmes touchées au centre furent autant d'ouvertures, épines à ma peau d'oursin, qui piquent et me meuvent. Il faut que je conseille aux jeunes gens qui me succèderont d'en faire autant. Qu'ils ne craignent rien. L'oubli, ce robuste socle océanique, aura bien usé ces épines. Et redevenue toute ronde, lisse comme à mon premier état larvaire, je vous quitte heureuse.

  ô voix cave ... emblème d'endurance
  tu as franchi la porte
  la dernière ...
     est-ce encore ta voix au travers ?
  ou le murmure du monde
  qui, comme un chaton,
  gratte la lourde plinthe.

sd touchée

lundi 14 novembre 2016

A mon cher Typhon

Un corbeau, nommé Typhon, proposa un jeu. Il me donnait quatre mots, en échange de quoi, je devais former quatre vers. Ces mots furent: manière, orichalque, bannière, catafalque. Je ne connaissais ni orichalque, ni catafalque. Le cnrtl indique
orichalque : sorte de laiton, alliage de cuivre, d'étain et de zinc imitant l'or; l'étymologie précise «métal de la montagne», et selon une légende, cette imitation de l'or aurait constitué la fameuse montagne engloutie, l'Atlantide.
catafalqueconstruction en estrade dressée au milieu d'un lieu de culte ou de la maison mortuaire, pour recevoir le cercueil pendant la cérémonie funèbre ou symboliser celui-ci pendant une cérémonie commémorative.
Quel heureux choix, dis-donc! L'image qui me vint : fleuve de lave, bondissant, sur lequel flotte, isolée, une bannière, portée on ne sait comment par l'onde brûlante, mais qui indique la présence engloutie d'une tombe absente.

Et puis, et puis, Typhon ! La fameuse bête immonde que Zeus parvint, après une lutte terrible, à confiner sous l'Etna; on observe encore aujourd'hui, dans les jaillissements, et les tremblements, le lancinant sursaut de la bête. Indomptable. Cet animal est un noeud de pulsions hypochtoniques («sous-terraines» suffirait, mais n'est pas assez lourd) . L'épaisse dalle le contient mal.

Alors tout s'ajuste. Et ça, jaillit.

  ô indomptable coeur, large torrent de manière
  en sursaut, en scories, en lave d'orichalque
  tu portes sourdement la flottante bannière
  insigne flottant de l'englouti catafalque.

En alexandrins, car c'est la matière la plus noble, lourde de toute sa tradition. La seule, m'est avis, suffisamment massive pour contenir l'image féroce. Bon, elle ne s'en sort pas indemne, c'est sûr, ça égratigne!

Vous me direz, chères lectrices, chers lecteurs, à quoi bon expliquer ? À quoi bon faire l'inventaire des alcools versés au lendemain d'une nuit de fête ? Je dirais : orgueil et honnêteté.

Parce que. Je voudrais dire «regardez tout ce que j'y ai mis, seigneurs, j'ai dépensé tout mon soûl, voyez, voyez, c'est beau non ?». Orgueil. Ou bien «ô vous, mes juges, n'allez pas croire que je prend l'accusation à la légère. Je ne baigne plus mes fines chevilles dans l'eau innocente, mais par mes paumes, j'applique à mes fines chevilles l'âcre sueur du laboureur, en expiation.» Honnêteté.

Et puis bah, on m'a répondu «<3<3<3». Alors, cela suffit. Pourquoi voudrais-je toucher le centre de tout ce que la Terre comporte de vivant, quand un seul coeur, un simple coeur ami, frère, icône bienveillante comme une chandelle, une cire à la molesse accueillante, etc. bref, ces êtres proches, ces dieux qui sont au foyer, pour qui je défais délicatement les plis de la nappe, et prépare un pain blond chauffé sous mes mains.

Alors voilà. Puisqu'il faut être simple, je m'efforcerai désormais de défaire les coques des amandes, de moi si voisines. C'est déjà bien assez haut.

sd reconnaissante

dimanche 13 novembre 2016

Vitesse

une trace de neige blanche,
                 mousse de lait.
s'évide une poussière bleue,
                 vif arc-en-cendre.
subtile flèche de poussière,
                  vitesse brute!

(le Chasseur, sept jours endormi,
soudain, il lève son Rayon
quand la Bête, elle, s'effondre)

le Soleil, sept jours endormi,
soudain s'évide ton Tracé
quand ma Pierre, elle, se fend. 

sd, granit sous la neige.

mardi 8 novembre 2016

Contre le ventre le visage d'un ange

attention, les lignes qui vont suivre sont dures;
il s'agit de raconter l'abus sexuel dont je fus
... la patiente.

Ces derniers temps, le sexe m'intrigue. Je relisais mon carnet (je le fais souvent, sonder les paroles qui m'ont traversée) et je suis tombée sur l'énigmatique double ligne

    J'ai contre le ventre
    Le visage d'un ange.

Je ne me souviens plus des circonstances au creux desquelles je déposais ses lignes. Mais aujourd'hui, j'ai buté dessus, comme le pied contre la marche surnuméraire inattendue. Qui est cet ange ? Et m'est revenu son prénom : Edwin. (étrange prénom non?). Comme je l'expliquais ailleurs, c'est le gardien de l'école primaire qui, j'avais peut-être huit ans, un jour échappé du regard des surveillants, m'emporta dans une étroite remise sombre, ôta le bas de mes vêtements, et dévora goulument mon sexe. Quelques minutes plus tard, on frappa à la porte. Il me rhabilla, et nous sortîmes, je ne sais plus comment.

Évidemment, le qualifier d'ange est inopportun. Ça ne colle pas aux représentations, ni de l'ange ni du violeur. Et il m'est apparu que, des quelques récits de viols que j'ai pu lire, et dont je respecte la présentation, aucun ne faisait écho au mien. J'étais émue extérieurement comme toutes celles, et ceux, qui n'ont pas connu pareille expérience. Mais, je n'ai jamais reconnu mon violeur dans les portraits dressés.

J'ai déjà expliqué aussi que cet épisode fut totalement éclipsé de ma conscience jusqu'à, disons, mes quinze ou seize ans. Et que, ces images ne me troublent pas du tout. Je peux rejouer le film (je le fais là), et cela ne me fait rien.

Mais je sais, par ouï dire, que c'est horrible. Et, depuis que ma bouche s'est déliée, j'ai peut-être abusé de la situation. J'ai rapporté ce souvenir à quelques proches. Je l'ai fait pour une raison qui m'est encore obscure. Sur le moment, pour parler tout simplement. À mesure que je progresse cependant, il me semble que cet épisode exerce comme une puissance étrange sur mes interlocuteurs. Certains proches ont même pleuré. Mais, moi, cela ne me fait rien. Et je crains d'avoir usé de cette situation comme d'un charme, pour susciter l'attention, l'admiration pour «mon courage», et, indirectement, le pardon pour des fautes miennes, ou mon impuissance.

Et, ce que je m'apprête à faire là, vous donnera peut-être la nausée. Mais je veux montrer à quel point ces images, étrangement, ne me troublent pas.

ô bel ange aux belles boucles noires, ange rieur, enchanteur des cours de récréations, comme je riais à tes tours et à tes farces. Comme je m'enorgueillissais de nos secrètes transactions, et nous échangions des billes multicolores, et tu chassais les collégiens, ces grandes brutes, qui voulaient piller nos ressources. ô mon ange, aux ailes d'ombre douce, qui par un prompt mouvement, prépara l'alcôve. et contre mon ventre que tu t'offrais, moi, indécise, innocente, stupéfaite de ta divinité, je plonge mes yeux dans tes belles boucles noires. ces belles boucles noires, haletantes, douce fourrure trépignant contre ma peau. et mes mains le long de mon corps, immobiles. et mon regard arrêté au rideau de tes belles boucles noires. et - comme c'est étonnant - je me découvre un organe inconnu, par lequel je sens, sans voir, sans toucher, le rayonnement gracile de tes blanches dents. ô mystérieux spectacle d'ombres ... ainsi ai-je contre le ventre le visage d'un ange.

Quoi vous dire, chères lectrices, chers lecteurs, que je suis ... presque fière ... je viens de rédiger le paragraphe précédent d'un seul trait, sans à peine le corriger. Il s'est répandu sobrement sur cette page. Et je suis presque ... aiguisée par ces images. Et il me semble avoir conjuré quelque chose. 

Là, j'ai le coeur qui bat ... et bien, ça alors ... serais-je finalement troublée ?

sd

lundi 7 novembre 2016

Prière

Et bien, que m'arrive-t-il ? ... un merle moqueur dirait : « celle-là, qui s'échevèle, a trop longtemps sondé par son naseau le bas parfum de fleurs maladives ». Peu importe. J'ai composé. (Ou plutôt, «nous» avons composé.) En alexandrins, dans le vieux style, s'il vous plait. Académiquement boiteux, peut-être, mais sincères ... car l'objectif, que je ne vous révélerai pas, est noble. Il me faut emprunter, répéter, des voix plus illustres. Ô mais ces voix, ne nous habitent-elles pas de toutes façons ?

*

Brûle encens, de myrrhe, de buis, et d'oraison.
Monte flamme, et lève ton allure de soufre.
Défais le noeud funeste et par l'aigu tison
Fais choir la perle noire au plus intime gouffre.

Ruine de gâchis et gâchis d'encre de chine,
Temple effacé de pluie, douleur au fond du coeur,
Comme il parait lourd et dur ton socle d'épines,
Comme il pèse à nos chairs sa masse de torpeur.

ô Magicienne, ô Indécise, ô Prophétesse
Qui chante la ruine versée au noir chaudron
Aux flammes des regrets un souvenir de liesse
Un souvenir de laisse au cou comme du goudron.

Nous, apôtres des vents, des côtes lézardées,
Des marées, haletant le zeste amer d'erreur
Buvons récalcitrant la coupe chamarrée
Où renifle et tressaille l'infinie langueur.


L'ombre envahit la pièce, le parfum, seul, persiste.
Dans la marmite bout la soupe, de destin,
De signes, d'énigmes, de gâchis, de bleus kystes
Cloches tintantes ! Foudre ! Éclaire le festin !

L'Ange en son vol, troublé, se dérange, s'incline.
Comme un flocon de neige en hiver, l'Être pleut
Sur l'étrange souper, ôte l'eau purpurine,
Et d'un charme divin, apaise son ciel bleu.

Soudain, la pâte lève en blondeur, cénacle
Où fleurit, ô douceur, le gâteau du Printemps.
Aux douloureux gâchis succède, ô lent miracle,
Une bise sucrée aux lèvres hors du Temps.
 
ô Magicienne, ô Indécise, ô Prophétesse
Qui craignait l'illusion, vois maintenant l'or blond
Déborder du chaudron, déverser l'allégresse
Aux bords accidentés de ton petit coeur tout rond.

Fleuris encor, bouton jaillissant d'étincelles
Industrieux métal, sucre cristallisant
Fige caramel la dose pointue de sel,
La statue amer, inclinée d'un trait pisan.


Mangeons donc ce gâteau; à nos bouches de glace
Affluent les rivières de lait chaud du Soleil.
Ménageons pour nos mains une belle place
Aux rayons nourriciers de l'astre vermeil.

sd purpurine

dimanche 6 novembre 2016

Il coule le lait sur l'immense plaine

Et bien voilà, je crois bien être un peu amoureuse. D'une sorte toute fraîche. Comme le chétif trèfle, qui agite ses quatre feuilles, par ci, par là. Ô déesse aux belles boucles de cheveux d'or tressés, je n'ai que peu de pièces en offrande, mais, toutes, je les dispose sur ton autel. Et les quatre batônnets, de myrrhe, de cannelle, de safran et, le dernier, de soufre, dispersent leurs ardeurs en fumée vers ton trône d'azur. «Vers où devons-nous flotter ?», se disent-elles, «par ici, ou par là, ou encore comme ci, ou encore comme là ... ô inatteignable destination, exigeante destination qui impose le doute dans nos mains en gouvernail ... atteindrons-nous ton rivage un jour, Déesse ?».

Évidemment, tout ça me coûte, et cela est encore trop peu. Le marbre de ton autel reste
muet.

Marbre. Pierre froide. Témoin de l'absence. Tu es là pourtant, qui
par le scintillement cristallin,
comme la neige au soleil lointain,
jure d'avoir connu la Déesse incandescente.

*

Ô Déesse de l'Amour ... tes voies sont retorses. Ce que je demande, tu ne me le donnes pas. Et ce que tu me donnes, l'ai-je demandé ? Je ne dois pas refuser pourtant. Il faut plaire aux immortels. Ce que tu me donnes : une bouche comme une cage ouverte, des milliers d'ailes noires affluent, et quelques ailes blanches. (des flocons de neige comme une tempête en hiver ?)

**

Ah mes chères lectrices, mes chers lecteurs, je vous prend au dépourvu. Je ne vous ai pas expliqué. Je joue, moi aussi, la Déesse aux voies retorses, et vous malmène sur la vaste plaine. J'ai rencontré quelqu'un d'autre récemment. Elle est belle. Mais ma bouche, d'égoût ouverte, a trop dit. Et mes histoires ont brisé l'élan. (vous savez ces histoires.) Je suis trop idiote ... Mais, ô Déesse, qu'est-ce qu'elle est belle ...
ô L**
Il brûle le ciel de plomb sur l'immense plaine.
Les hautes herbes, sèches comme le sable,
endurent.
Et, tapis dans la poussière rose, deux yeux félins, et le sourire (ô beauté...) révèle le croc...
ô L**, voyante parmi les herbes sèches comme les pierres,
ô L**, le croc de ton regard m'a percé.
il coule le lait sur l'immense plaine.

sd ... sans épithète

mardi 25 octobre 2016

Mousse d'automne

Ô pardonnez ma mièvrerie, chères lectrices, chers lecteurs. C'est que ... la chandelle fut rallumée par l'automne. Et une ombre rose a récemment pénétré mon coeur ... serais-je amoureuse ? oh la la ...

Comme la mousse 
rose sur la pierre
humide encore de pluie
tu reposes...

La terre de ma poitrine
enfle
et cueille le brasier éteint de l'automne.

Une feuille étoilée
soudain
se détache et tombe
dansante :

Baiser d'or
à la mousse de tes lèvres.

sd rose :)

lundi 10 octobre 2016

Les Pages Ratées - De la bouteille lentement ..., Ossip Mandelstam, trad. F. Kérel

De la bouteille lentement coulait le flux du miel doré. 
Si lent et si épais que l'hôtesse eut le temps de dire 
– Ici, dans la triste Tauride où le destin nous a jetés, 
Nous ignorons l'ennui – Et elle regarda par-dessus son épaule.

Partout les communs de Bacchus, comme si n'étaient alentour
Que les vigies et que les chiens. On ne rencontre pas une âme.
Semblables à de lourds tonneaux roulent paisiblement les jours.
Rien à comprendre ni répondre aux voix dans la cabane.
Nous sortîmes après le thé dans l'immense jardin marron,
Les sombres stores étaient baissés comme des cils aux fenêtres.
Et les collines somnolentes ruisselaient d'air en fusion
Devant les blanches colonnes d'où nous contemplâmes les vignes.

J'ai dit : c'est comme une antique mêlée où le vignoble vit,
Où d'hirsutes cavaliers s'affrontent en cohortes bouclées.
Dans la pierreuse Tauride c'est la science de l'Hellade, et voici
Arpents dorés après arpents de fières terrasses rouillées.

Dans la chambre aux murs blancs le silence est dressé comme un rouet.
On respire la peinture, le vinaigre, le vin remonté de la cave.
Souviens-toi, chez le Grec, combien de temps, celle que tous aimaient,
Pas Hélène, mais l'autre, elle est restée à broder son ouvrage.

O ! Toison d'or, où puis-je te chercher, O ! Toison d'or ?
La vague sourde avait grondé tout au long du voyage
Et, laissant son vaisseau, les gréements rompus sur les mers
Empli d'étendue et de temps Ulysse s'en revint.

Ossip Mandelstam, trad. François Kérel

Alors alors alors ! Mandelstam s'ennuie, mais ne veut pas s'ennuyer ?! Effectivement, n'avez-vous pas remarqué, chère lectrice, cher lecteur, que l'ennui profond condense l'air en un épais volume de poix. Tout ralentit, s'immobilise, presque.

Quelle est cette lenteur ? La lenteur des choses lourdes d'énergie brûlante. Elles s'émeuvent comme des dieux : d'éternité. Les vignes peignent les cohortes noueuses d'Achéens aux remparts des Troyens, figées dans la rage de la guerre. Le poëte transmue l'immobilité de l'ennui en l'immobilité de deux titans de forces égales s'étreignant. Pénélope, patience tellurique.

Seule cette dernière strophe résiste ... Ulysse, transformé par son voyage, comme Jason, revient, plein d'ouverture, de dénouement. Est-ce l'annonce du mouvement final, comme l'allegro après l'adagio ? Je ne sais pas. Mais patience, patience.

Oui voilà. Comment dire mieux tout ça ?

On s'ennuie ...
Non, on ne s'ennuie pas.
Amuse-toi de patience.
Éprouve ta patience.
Patiemment, espère.

Ben voilà, c'est plus facile à retenir comme ça.

sd

vendredi 7 octobre 2016

Pour toi

Le don peut être violent.
Je t'offre un cadeau, aussitôt,
toujours, je donne, tu reçois.

Je me sacrifie, aussitôt,
toujours, je meurs pour toi, tu vis
         par moi.

Je marche dans l'ombre, et te vois.
Aussitôt, je marche avec toi.
Je me voue, et n'espère rien.

Soulever si haut, pour si peu,
le vertige sa nausée surgissent
          bien sûr.

Mais.

Si ce vaut pour le tu sans nom,
il ne vaut pas pour toi ici.
Je te connais un peu, et toi
tu me connais un peu, aussi.
Tu m'offres un cadeau déjà,
sacrifies ta vie, pour moi, par toi.

Car.

La tristesse, cette mutation de mon eau
intérieure, s'exécute solitaire.
Le voyage subit de l'auge de mon corps
aux sommets glacés des montagnes en sommeil.
Encore, toujours, ravissement solitaire.

Mais.

Ta douce main qui me salue sur le chemin.
Ta main,
               comme la feuille du tilleul léger,
posée sur mon eau intérieure.
Comme le doux geste de la cuillère fraîche
d'argent
               dans l'eau où se diffuse l'herbe noire.
Accompagne la mutation.

Sans en être ...
ô douce caresse sur l'air
et l'air sur l'eau et l'eau en moi.

sd reconnaissante

jeudi 29 septembre 2016

Aubergine

Que je précise, tout de même, que j'ai énormément de mal à assumer le titre de poétesse. Aussi me réfugié-je au moins dans l'exercice patient, zélé comme fayot, de l'écriture formellement adéquate. Je me contenterais volontiers des lauriers fânés, adoubée Versificatrix. Car, au moins, cet exercice, s'il ne déploie aucun talent, affine-t-il au moins l'oeil et l'oreille. Et qui sait, ce travail, comme une gestation, aboutira peut-ếtre à un poème, une image, un seul vers qui mériterait un lot réservé au parking du Temps.

Tenez.
Aubergine, comment es-tu arrivée là ?
Honorable légume à la peau de brume,
Aujourd'hui emoji pour la nuit d'Au-Delà
D'où l'on sort, suifé, lourd, détrempé de bitume.

Mes règles sont : l'alexandrin, soit douze pieds, respectant le plus possible la césure entre les deux hémistiches, avec alternance de rimes masculines et féminines. Et, règle moins formelle, un certain équilibre entre les timbres phonétiques.

Premier problème. Le deuxième vers comporte onze pieds. Pour respecter la métrique, il faut forcer la prononciation "légumeuh-à-la". Ça sonne un peu ridicule, et je pourrais prétendre l'inclure dans la tonalité globalement décalée du poème. Ce serait tricher cependant :)

La correction n'est pas trop difficile. Il suffit de tordre un peu le cou à la grammaire.
Aubergine, comment es-tu arrivé là ?
Honorable légume à l'envers de peau brume,
Aujourd'hui emoji pour la nuit d'Au-Delà
D'où l'on sort, suifé, lourd, détrempé de bitume.
  
Il y a une légère confusion brume/brune qui me permet d'employer brume comme adjectif pour qualifier l'envers de peau. Une ambigüité : brume peut qualifier la peau, ou l'envers de peau. Car qui a déjà ouvert une aubergine a pu constater cette impatience de la chair, comme prête à mousser, à fuir une fois cuite. 

Ou bien, est-ce le légume lui même qui est à l'envers ? Une aubergine inversée pourrait être une pêche, je suppose. 

Il me vient une autre remarque. J'écris honorable. C'est un légume qui mérite les honneurs, notre respect. Mais, puisque je parle des sexes que régit Vénus, vénérable est peut-être plus approprié. C'est un légume que nous devrions aimer, intimement.

Donc.
Aubergine, comment es-tu arrivé là ?
Vénérable légume à l'envers de peau brume,
Aujourd'hui emoji pour la nuit d'Au-Delà
D'où l'on sort, suifé, lourd, détrempé de bitume.

Ça commence à tenir. Mais quid de l'équilibre des timbres ? Je trouve qu'il y a un peu trop de consonnances internes. Ainsi, légume/brume, et aujourd'hui/emoji/nuit.

Autant pour les erreurs et/ou ambigüités précedentes, j'y vois la possibilité d'une certaine unité, autant pour ces résonnances internes, c'est, je crois, simplement un défaut.

Bref, je fais miens tous les dérèglements des sens qui vont dans le sens de plus de hauteur, et rejette comme fautes les autres.

J'espère au moins, chères lectrices, chers lecteurs, que vous vous serez bien amusés :)
sd, tâtillonne

lundi 26 septembre 2016

Chant érotique

Je voudrais écrire quelque chose d'érotique. Je ne pense pas y arriver. Parce que je sens venir, le coup de soc, brutal, du trait d'humour. Rictus contrant Timidité. Oh ! ne viens-je t-y pas de le dire ? Le titre est déjà là.

Poutre Éphémère

Étonnante faiblesse au ventre du poète
au petit corps tremblant, de cire émaculé.
De sa bouche luisant un cor anachorète,
Il chante sous sa peau un Monde cannelé.

Incapable, enchaîné de lauriers à sa lyre,
d'opérer l'ascension la chute au sexe ouvert,
invoque Pan, tout son royaume, peuple satyre,
et le Soleil, le Ciel, enfin, tout l'Univers!

Pour chanter une fesse rose de nuée ...
même pas : une courbe, un seul trait, tourbillon ...
Quel poids ! Quel hommage dis-donc à la ligne ourlée !

évohé ! évohé ! évohé

Effondré l'Olympe, oh non ! ... poète ... couillon : (

SD

Habiter poétiquement le monde (2)

Habiter poétiquement le monde est une formule toujours étrange. Dans ce poste, je l'envisage selon sa connotation mystique. C'est-à-dire, cette disposition qu'aurait le poète à accueillir les leçons cachées dans, comment dire, les signes des choses. Et, disons-le franchement, cette possibilité pour le poète d'établir comme une connexion avec ce qu'il faut peut-être nommer l'ordre divin du monde. Poète prophète.

Cette dimension est manifeste chez Jaccottet, quoique ma formulation ne lui conviendrait sans doute pas, étant trop brutale. Lorsqu'un de ses amis, à peine rencontré, lui demandait
« Mais vous, quelle est votre espérance ? »
 Jaccottet ne sait quoi répondre. Question difficile.  Il tente de saisir son sentiment en poème.

   Poids des pierres, des pensées
   Songes et montagnes
   n'ont pas même balance
   Nous habitons encore un autre monde
   Peut-être l'intervalle
 
Le poète éprouve comme deux ordres de mesures. Le premier, dit-on, serait l'ordre du nombre, « les millions, les milliards d'années ou de kilomètres de la science ». Le second est ce par quoi nous sommes réfractaires au premier, ce par quoi nous éprouvons le sentiment « d'échapper par quelque côté ». Je cite plus longuement.

*
En fait, de toutes mes incertitudes, la moindre (la moins éloignée d'un commencement de foi) est celle que m'a donnée l'expérience poétique; c'est la pensée qu'il y a de l'inconnu, de l'insaisissable, à la source, au foyer même de notre être. Mais je ne puis attribuer à cet inconnu, à cela, aucun des noms dont l'histoire l'a nommé tour à tour. Ne peut-il donc me donner aucune leçon - hors de la poésie où il parle -, aucune directive, dans la conduite de ma vie ?
Réfléchissant à cela, j'en arrive à constater que néanmoins, en tout cas, il m'oriente, du moins dans le sens de la hauteur; puisque je suis tout naturellement conduit à l'entrevoir comme le Plus Haut, et d'une certaine manière, pourquoi pas ? comme on l'a fait depuis l'origine, à le considérer à l'image du ciel...
Alors il me semble avoir fait un pas malgré tout. Quand même je ne pourrais partir d'aucun principe sûr et que mon hésitation se prolongeât indéfiniment, quand même je ne pourrais proposer à mon pas aucun but saisissable, énonçable, je pressens que dans n'importe quelles conditions, à tout moment, en tout domaine et en tout lieu, les actes éclairés par la lumière de ce «ciel» supérieur ne pourraient être «mauvais»; qu'une vie sous ce ciel aurait plus de chances qu'une autre d'être «bonne». Et pour être moins vague, il faudrait ajouter que la lumière qui nous parviendrait de ces hauteurs, par éclaircies, lueurs éparses et combattues, rares éclairs, et non continûment comme on le rêve, prendrait les formes les plus diverses, et non pas seulement celles que lui a imposé telle morale, tel système de pensées, telle croyance. Je l'apercevrais dans le plaisir (jugeant meurtrier celui qu'elle n'attendrait pas), mais aussi, ailleurs, dans le renoncement au plaisir (en vue d'une clarté accrue); dans les oeuvres les plus grandes où elle m'a été d'abord révélée et où je puis aller la retrouver sans cesse, mais aussi dans une simple chanson, pourvu qu'elle fût vraiment naïve; dans l'excès pur, la violence, les refus de quelques-uns, mais non moins, et c'est là que m'auront appris surtout les années, dans la patience, le courage, le sourire d'hommes effacees qui s'oublient et ne s'en prévalent pas, qui endurent avec gaieté, qui rayonnent jusque dans le manque. Sans doute est-on sans cesse forcé d'affronter de nouveau, avec étonnement, avec horreur, la face mauvaise de l'homme; mais sans cesse aussi, dans la vie la plus banale et le domaine le plus borné, on peut rassembler ces autres signes, qui tiennent dans un geste, dans une parole usée faite beaucoup moins pour énoncer quoi que ce soit que pour amorcer un échange, ajouter au strict nécessaire du «commerce» un peu de chaleur gratuite, un peu de grâce : autant de signes presque dérisoires, de gestes essayés à tâtons, comme pour rebâtir inlassablement la maison, refaire aveuglément le jour; autant de sourires grâce auxquels mon ignorance me pèse moins.
J'aimerais bien aller au-delà de ce peu; tirer de ces signes épars une phrase entière qui serait un commandement. Je ne puis. Je me suis prétendu naguère «serviteur du visible». Ce que je fais ressemblerait  plutôt, décidément, au travail du jardinier qui nettoie un jardin, et trop souvent le néglige : la mauvaise herbe du temps...
Où sont les dieux de ce jardin? Quelquefois je me vois pareil, dans mon incertitude, à ces flocons de neige que le vent fait tournoyer, soulève, exalte, lâche, ou à ces oiseaux qui, moitié obéissant au vent, moitié jouant avec lui, offrent à la vue une aile tantôt noire comme la nuit, tantôt miroitante et renvoyant on ne sait quelle lumière.

(On pourrait donc vivre sans espérance définie, mais non pas sans aide, avec la pensée - bien proche de la certitude celle-là - que s'il y a pour l'homme une seule chance, une seule ouverture, elle ne serait pas refusée à celui qui aurait vécu «sous ce ciel».

(La plus haute espérance, ce serait que tout le ciel fût vraiment un regard.)
 Éclaircies, Paysages avec figures absentes - P. Jaccottet

**

Si je devais embrasser une chose que d'aucuns nommeraient foi, ce serait sans doute une foi de cette sorte. Énoncer "Je crois en Dieu" est pour moi trop engageant, comme une couronne que nous offririons du bout des mains et qui nous intime l'ordre de nous tenir droit. J'ai le sentiment que cette formule, exprimée en vérité, pourrait nous embraser. De lumière, comme le vert frais des feuilles de tilleul, espérons-le. Mais de flammes, comme l'huile à la langue des loups, aussi, peut-être. L'exaltation n'est pas un état que je saurais endurer trop longtemps. Et la perspective de ce risque est déjà bien trop vertigineuse pour moi.

Il est possible que, pour ménager ce pauvre corps, il faille tenir le divin à distance. De l'inscrire en filigrane sous le voile du ciel, pour se protéger de ses rayons trop aimants. Et soutenir l'accueil droitement mais aussi rarement que possible.

Que je creuse encore le risque. Quel risque en fait ? L'huile à la langue des loups. Se méfier des images, reconnaître sa faillibilité, discerner, critiquer, etc. voilà ce à quoi nous soumet (nous soumettrait?) la science. Que je prononce "Je crois en Dieu", et aussitôt l'écho "et si ...", et si ceci, et si cela, sempiternel écho, et si c'était faux. Car l'exaltation dans l'huile des images fausses devient fanatisme, une flamme qui aveugle.

***

Ce que Jaccottet ne précise pas est la relation entre, d'une part, la poésie, ou l'expérience poétique, et, d'autre part, la pensée qu'il y a de l'inconnu, de l'insaisissable au foyer de notre être.

Dans ce recueil, Paysages avec figures absentes, nous avons une situation que je trouve emblématique de ce à quoi une expérience poétique peut ressembler. Le poète, seul, au milieu de paysages presque déserts. Et le poète dit les choses de ces paysages. Mais quoi dire ? On peut chanter la beauté, sous sa forme policée - fleurs, lac, ciel, étoiles, etc. -, ou non - cadavres, fleuves de merde, etc.-; on peut exprimer sa joie, sa peine, etc. Il faut employer le format suscitateur, les règles formelles comme l'aiguillon à la croupe de l'étalon.

S'il fallait être dur à l'encontre de Jaccottet, on dirait que cet insaisissable, cet inconnu tapi au foyer de son être, n'est peut-être que l'écho lancinant de la question «Mais quoi dire ?». Terrible marteau du maître contre les têtes enclumées des poètes. Rappel brutal de leur fonction. Poète prophète, poète fonctionnaire...

Et si ce n'était que ça. Et s'il fallait renoncer à marquer l'absence comme présence, aussi infiniment lointaine qu'elle puisse être. Est-ce vraiment si grave que de trouver un réconfort dans une ouate si légère ? Quel fanatisme pourrait en sortir ? au pire, une velléité un peu vaine d'écrire un bout de mot couleur d'oubli.

   Ô bel oeil du ciel oeil profond
   je vois au travers assassine
   l'ombre étoilée de nuit mutine.
   Plus de pluie sur mon coeur tout rond.

Et que dire du ridicule ! Les moulins imaginaires ont les dents qui grincent, et la pesante bedaine du margouillat, alors qu'il crapahute sous la lampe, se répand dodelin ricanant. Le nul, excessivement précautionneux, enfant idiot qui mue en crainte cathédrale sa peur de squelette au placard.

J'exagère. (et je divague en plus - décidément, je manque de contrôle).

Je ne tiendrai pas ce propos à l'encontre de Jaccottet. Je préfère clore ce billet par une image, déjà rencontrée plus haut, et à laquelle j'adhère spécialement.

Où sont les dieux de ce jardin? Quelquefois je me vois pareil, dans mon incertitude, à ces flocons de neige que le vent fait tournoyer, soulève, exalte, lâche, ou à ces oiseaux qui, moitié obéissant au vent, moitié jouant avec lui, offrent à la vue une aile tantôt noire comme la nuit, tantôt miroitante et renvoyant on ne sait quelle lumière.
(me rappelle les mots sortant de la bouche d'Ulysse, pareil à des flocons de neige en hiver. Ulysse, le revenant, ... est-ce toi qui souffle ?)
sd