jeudi 8 juin 2017

La honte

Qu'on me laisse rapporter ici un seul instant. Un bref instant. Qui requiert, pourtant, afin qu'on en saisisse la piqüre, un certain développement.

Cet instant, le voici. Je me trouvais, au sol, sur mon flanc droit. Une foule était amassée tout autour. Inquiète et festive. Je venais de m'évanouir à la terrasse d'un bar. Il devait être minuit. Et les lumières de l'ambulance clignaient déjà leur paupières de chat. Du sang coulait de mon front.

L'évanouissement est comme une tempête nerveuse. Il n'y a rien de très original ici. Et comme toute tempête, sa fin annonce comme une sorte de paix, un repos qu'on dirait «mérité».

Ainsi me trouvai-je, confortablement disposée sur mon flanc droit, observant, depuis l'intérieur serein de mon crâne, la série d'événements minuscules sur les visages, les sourires, et les mains qui se touchaient. Et celles qui ne se touchaient pas.

Perdue dans cette contemplation, comme le pêcheur dont l'âme déjà titube au bord de l'horizon, et passant sa ligne au-dessus d'autres lignes, prétend espérer qu'un poisson inconnu lui rappelle la force des profondeurs, je remarquai :
Deux yeux, suppliants. Et des lèvres, inaudiblement, suppliaient « S'il te plaît, relève-toi. » Dont la danse, et la complication de leurs commissures, ajoutaient « Ne me fais pas honte. »
Ô quel étrangeté ! Ces yeux amis, connus depuis si longtemps, à qui je fais honte. Ces mêmes yeux, succombants, qui détournent leurs rayons vers des lieux plus propices, pleins de sociabilité familière, et des trajectoires fixes de la Fête (les occasions sociales ont aussi leur mécanique céleste). Ces yeux, perdus au front de ce visage qui quelques heures auparavant m'assurait de son indéfectible amitié.

Émue, j'ajoutais intérieurement :
Ô étrange distance! Quelle faute es-tu en train de commettre ? Celle à qui tu jurais amitié indéfectible, gisante ensanglantée, celle-là même te fait maintenant honte ? Parce que l'attention, et la foule, pleins de bruit, ont orienté vers moi leurs feux, et parce que notre amitié, si liante, dévie vers toi leurs ardeurs et leurs rumeurs improbables ? Et tu crains maintenant pour toi, et tu fuis.
J'étais alors si près de définir mon jugement, comme une chose bien assise. Et puis.

Et puis. J'aime mon amie. Et si objectivement il y eut bien là une faiblesse de l'acte, je ramenai à ma mémoire les circonstances atténuantes.

Ce soir-là, elle revoyait ce garçon, connu depuis quelques mois, une amourette qui, deux jours auparavant, s'était transformée par l'annonce d'une grossesse inattendue, et les courants contradictoires des forces de réflexion, et l'avortement auréolé de son point d'interrogation. Ce garçon, elle le revoyait. Ils avaient des choses à se dire. Des choses sérieuses, c'est-à-dire des choses faites de questions anodines où s'engage le peuple de leurs années futures.

Il voulait qu'elle avorte. Elle demandait un temps de réflexion, une bulle pour respirer. Lui, trop jeune, a paniqué (qui ne paniquerait pas ?). Il a lui aussi succombé aux charmes des petites actions, au renoncement de la hauteur, à la faiblesse de caractère.

Elle demandait un temps. Trois jours. De repos. Ce n'était pas son premier avortement. Mais, elle demandait trois jours. N'était-ce pas son ventre après tout ? Était-ce vraiment trop demander que trois jours de réflexion ? Non pas qu'elle hésitât franchement entre les deux alternatives: avorter ou ne pas avorter. La chose, la question, cet énorme point d'interrogation ne se présentait tout simplement pas à elle de cette façon. Il s'agissait d'accueillir une idée, d'en explorer une partie des conséquences, au moins en esprit. Je dis idée, mais c'est encore trop abstrait. Il s'agissait d'accueillir un événement, et d'en apprécier les motifs diffractés.

Et perdue aux confluents de projections, de regrets, de questionnements, de décisions sans doute hâtives. Perdue et compliquée des rumeurs connues de la fête, et du tintement des verres, et des regards qui traversent la foule. Une foule amassée, comme dans un cirque, autour de celle qui, quelques jours auparavant, lui assurait qu'elle l'aiderait en toutes circonstances. Celle-là, même, qui gisait, ensanglantée, un demi-sourire d'outre-tombe aux coins des lèvres. Un rouge comme aux faces des clowns.
S'il te plaît, relève-toi. Ne me fais pas honte ... (aide-moi, je t'en prie)
Je me relevai, entrai dans l'ambulance, et passai la nuit aux urgences, d'où je sortis assurée de l'absence de trauma crânien.

Le lendemain, sous un blanc soleil, laissant filer les doigts du vents aux chevelures des palmiers, j'ajoutais intérieurement :
... évidemment, je t'aiderai ...
sd